"La première chose qu’il faut faire, c’est prendre soin de votre cerveau. La deuxième est de vous extraire de tout système d’endoctrinement. Il vient alors un moment ou ça devient un réflexe de lire la première page de votre journal en y recensant les mensonges et les distorsions, un réflexe de replacer tout cela dans un cadre rationnel. Pour y arriver, vous devez encore reconnaitre que l’Etat, les corporations, les medias et ainsi de suite, vous considèrent comme un ennemi; vous devez donc apprendre à vous défendre. Si nous avions un vrai système d’éducation, on y donnerait des cours d’autodéfense intellectuelle." Noam Chomsky.

" Le monde est dangereux à vivre ! Non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire ". Albert Einstein.

samedi 5 février 2011

Aider la transition démocratique.

LEMONDE.FR | 31.01.11

La révolution tunisienne est d'une extraordinaire nouveauté dans sa région. Elle est moderne, mixte, démocratique, séculière, ses mots d'ordre empruntent au registre des principes universels de liberté et d'égalité. En cela, elle ne ressemble à aucun des mouvements qu'a connus le monde arabe au cours du dernier demi-siècle. Mais nouvelle ne veut pas dire sans histoire. Dès avant la colonisation, la question de la modernité a été posée par ses élites intellectuelles et politiques, qui ont jeté les bases d'un Etat national autonome. Dès le début du XXe siècle, la question de la condition féminine y a fait débat. Et le régime bourguibien, pour autoritaire qu'il ait été, a ancré quelques principes fondamentaux de la modernité dans les lois et dans les pratiques sociales. Le régime de Zine El Abidine Ben Ali n'est pas parvenu, en 23 ans, à déconstruire totalement ce passé. Détribalisée, urbanisée, éduquée, la société tunisienne porte en elle cette mémoire. Sa révolution est novatrice parce qu'elle est l'héritière d'une histoire réelle, et non de mythes qu'ailleurs on voudrait fondateurs.

Il aura pourtant fallu plus de cinquante ans pour qu'elle s'affranchisse de l'archaïsme qui caractérise l'exercice du pouvoir depuis l'indépendance. Séduite d'abord, dans sa grande majorité, par le projet de société bourguibien, elle a accepté de remettre à plus tard l'exigence démocratique. A partir de 1987, elle a majoritairement accepté le contrat tacite que lui offrait son successeur : le renforcement de la classe moyenne et l'entrée dans la société de consommation contre l'infantilisation politique et un report de son accès à la citoyenneté. Mais le régime qui est tombé le 14 janvier n'a pas rempli sa part du contrat. En effet, le pays est passé de l'Etat autoritaire à l'Etat policier au sens propre du terme, c'est-à-dire gouverné non par l'instance politique mais par sa police. Dans un pays où la notion d'Etat fait sens depuis quelque deux siècles, il l'a privatisé au profit d'une poignée de pillards.
Depuis 2008, une accélération de l'histoire a permis de déboucher sur la chute du régime. Sûr de sa force et de sa pérennité, celui-ci n'a pas cru nécessaire de répondre aux frustrations sociales nées de la crise mondiale qui a frappé de plein fouet une économie extravertie très dépendante des marchés occidentaux. Au contraire, la prédation et le népotisme se sont accélérés, aggravant les inégalités au sein d'une société plutôt habituée à la culture d'un certain consensus social. Marginalisées par le choix économique de l'extraversion, les régions intérieures se sont senties abandonnées. La révolte du bassin minier de Gafsa-Redeyef en 2008 n'a pas été entendue par un pouvoir autiste qui n'y a répondu que par un surcroît de répression. L'interdiction de tous les espaces d'expression indépendants, qui a fini par atteindre les réseaux sociaux d'internet devenus les seuls exutoires d'une jeunesse avide de faire partie du monde, ont dopé la révolte de cette dernière.
Parallèlement à cette montée du désespoir populaire et à l'exaspération d'une partie de plus en plus grande des classes moyennes et des élites intellectuelles, les clans familaux ont préparé la succession du chef de l'Etat de manière à accaparer la totalité du pouvoir. En août 2010, moins d'un an après les "élections" présidentielles d'octobre 2009, l'appel lancé à Ben Ali par un nombre non négligeable de thuriféraires à se représenter en 2014 a, d'une certaine façon, sonné le glas du régime. Les Tunisiens, en effet, se sont sentis définitivement piégés. Ce pouvoir n'aurait-il donc pas de fin ? Après Ben Ali, les Trabelsi ? A force d'avoir verrouillé toutes les portes, le régime a obligé les Tunisiens à les enfoncer toutes pour se libérer. Les frustrations, l'absence totale d'horizon, ont favorisé une inédite alliance de classes : la révolte populaire s'est rapidement étendue à tous les secteurs de la société, car tous avaient désormais à perdre dans la pérennisation du régime. C'est ainsi que la mémoire collective de l'histoire longue et le passé récent se sont conjugués pour aboutir à des revendications ayant pour point commun le désir de toute une nation et de sa jeunesse d'accéder à la citoyenneté.
Le président américain Barak Obama est le premier dirigeant occidental à avoir compris le caractère universel de l'insurrection tunisienne. Elle porte en effet en elle toutes celles qui l'ont précédée : celle des capitaines antifascistes du Portugal de 1974, de la révolte anti-totalitaire des Polonais de Solidarnosc, et d'autres encore. Les Occidentaux doivent aujourd'hui comprendre que c'est une lame de fond comme celles qu'ils ont naguère applaudies qui a lieu au sud de la Méditerranée. Ils ont pour devoir de s'engager à ses côtés, faute de quoi ils trahiraient une fois plus leurs principes. Le temps n'est plus à la désinvolture vis-à-vis de ce qui se passe sur l'autre rive de la mer commune.
Comment accompagner cette jeune et encore si fragile révolution ? Il faut d'abord la protéger. La Tunisie démocratique qui commence à se construire évolue dans un environnement périlleux. Les régimes despotiques, monarchiques ou militaires, qui l'entourent feront tout pour la déstabiliser puisqu'ils tremblent de sa contagion. On connaît la capacité de nuisance d'un Mouammar Khaddafi, viscéralement hostile au mouvement tunisien d'émancipation. Les Etats-Unis et l'Union européenne (UE) doivent faire comprendre à leurs partenaires arabes qu'ils sont aux côtés de cette Tunisie nouvelle et que toute tentative de déstabilisation aurait des répercussions sur leurs relations.
Un autre domaine dans lequel ils doivent intervenir est celui de l'économie. La Tunisie n'est pas un pays rentier. Il lui faut travailler pour pouvoir satisfaire les aspirations sociales de sa population. Il convient d'abord de rassurer les investisseurs et les touristes qui se pressent chaque année sur ses plages. Non, la démocratie n'est pas dangereuse. Au contraire, en démantelant le système de prédation qui gangrène l'économie depuis plus de deux décennies, elle contribue à l'assainir. Les gouvernements occidentaux ont le devoir de faire passer ce message à leurs investisseurs, de même qu'aux institutions financières internationales et aux agences de notation enfermées dans le faux syllogisme consistant à voir dans les régimes autoritaires une garantie de stabilité et dans leur légitime contestation un danger d'anarchie.
Aujourd'hui la Banque mondiale, le Fonds monétaire international (FMI), l'UE devraient se porter au secours de la transition tunisienne en donnant au pays le temps de se doter de nouvelles institutions et de nouveaux dirigeants. Quand en Grèce, en Espagne, au Portugal, en Europe de l'Est, les peuples ont secoué le joug de la dictature, l'Europe les a sortis d'affaire. C'est au tour de la rive sud de la Méditerranée d'être désormais aidée. Tels devraient être être les nouveaux paradigmes d'une politique de voisinage intelligente. L'Europe peut utiliser très rapidement les outils dont elle dispose pour mettre en oeuvre ses soutiens. Bruxelles a intérêt à relire ses relations avec le monde arabe au prisme de ce qui se passe aujourd'hui à Tunis.
Enfin, sur le plan intérieur, il est nécessaire de lever quelques malentendus. L'on commence à entendre que le désordre s'installe. Oui, une trop longue période de confusion risque de fragiliser la transition. Mais a-t-on déjà vu une révolution ordonnée ? La tunisienne est étonnement sage dans son déroulement et dans ses revendications.
NATION LAÏCISÉE
Une fois le nouveau gouvernement débarassé de ceux qui ont servi jusqu'au bout l'ex-président Ben Ali, il sera légitime aux yeux d'une population qui a raison de demeurer vigilante mais qu'il faut également aider à ne pas succomber aux sirènes de toutes les surenchères. Très vite, il devra s'atteler à la tâche de démanteler l'appareil sécuritaire qui est encore en place. Les autorités de la transition devront veiller à ce que les élections se déroulent dans un pays débarrassé de tous les anciens maillages du défunt Etat-Parti. Alors, les forces politiques pourront s'organiser librement pour offrir chacune son programme au peuple tunisien qui choisira.
C'est dans le choix d'un projet que se jouera l'avenir. La Tunisie, ces dernières semaines, a montré un visage admirable. La société civile, les défenseurs des droits humains qui se battent depuis des années le dos au mur, plusieurs générations avec chacune sa culture ont donné à voir une nation largement modernisée et laïcisée, qui n'entend pas se faire ravir ses conquêtes. On ne cessait de dire que la modernité avait reculé dans ce pays et que les partisans de la laïcité n'étaient plus qu'une poignée. La rue a montré le contraire.
Pour autant d'autres forces existent, dont celles l'islam politique. Il est sain qu'elles puissent désormais s'exprimer dans la légalité. Deviendront-elles hégémoniques ? La Tunisie conservatrice, où la religiosité a largement regagné sous Ben Ali le terrain qu'elle avait perdu sous Bourguiba, où le machisme fait encore des ravages, est leur terreau. Certes, il faut continuer à combattre les fantasmes occidentaux d'un monde arabe aisément "talibanisable". Mais ces fadaises ne sauraient occulter la réalité de l'existence d'un courant religieux. La Tunisie démocratique doit se construire à la fois en le cooptant dans l'espace politique et en combattant son projet de société. Sa révolution a brandi à la face du monde sa revendication d'universalité, d'égalité, de citoyenneté. C'est en inscrivant ces principes dans le marbre qu'elle donnera naissance à une vraie démocratie. A la lutte contre la dictature doit succéder le combat pour toutes les libertés pour tous et toutes. Ce faisant, la Tunisie accorderait son présent à son passé et contribuerait à redéfinir, enfin, les enjeux des relations entre les deux rives de la Méditerranée.
Souhayr Belhassen, présidente de la FIDH, Sophie Bessis , secrétaire générale adjointe de la FIDH, et Khedija Cherif, secrétaire générale de la FIDH.

Point de vue Monde arabe, le printemps des peuples ?

Européens, ''Aider la Tunisie'' - par Jacques ATTALI

Attendre, ne rien faire, se laver les mains serait une très grave erreur:

Le peuple tunisien vient de franchir un pas considérable. Il est désormais en charge de son destin. Il doit disposer de tous les moyens de réussir. La France, l’Europe, le monde démocratique doivent tout faire pour l’appuyer.

La Tunisie court en fait aujourd’hui un grand danger: la crise a fait fuir les touristes et a ralenti l’activité économique. Il est fort probable que la croissance en 2011 sera bien moins élevée que prévue, ce qui veut dire que le chômage, une des causes profondes de la révolution du jasmin, va encore s’aggraver. Les agences de notation, avec leur clairvoyance habituelle, ont dégradé ce pays, rendant plus difficile les investissements étrangers.

Si rien n’est fait, le peuple sera déçu par ses nouveaux gouvernants et se tournera vers d’autres: ce n’est pas par hasard si les islamistes se font discrets au point de ne pas présenter de candidats à la prochaine élection présidentielle. Ils attendent en fait un échec de la révolution de jasmin pour apparaître comme un recours.

Il est donc urgent d’aider la Tunisie. Or, pour l’instant, tout le monde hésite. Les uns parce que leurs intérêts étaient trop longtemps liés à l’ancien régime pour qu’ils comprennent ce qui se jouent et parce qu’ils pensent qu’aider une révolution en Tunisie c’est remettre en cause une séculaire politique arabe, pourtant aujourd’hui obsolète. D’autres parce qu’ils ont peur que des mouvements islamistes ne prennent rapidement le dessus et récupèrent les aides versées. Et d’autres encore, au contraire, parce qu’ils parient sur une victoire des islamistes et préfèrent attendre les vainqueurs suivants avant de voler au secours de l’ultime pouvoir.

Attendre, ne rien faire, se laver les mains serait une très grave erreur. En particulier pour la France qui a tout à gagner à faire évoluer les riverains de la Méditerranée vers la démocratie.

Pour y parvenir, la Tunisie a besoin d’une aide budgétaire rapide, que la France peut lui apporter, sans que cela grève ses finances publiques. C’est dans notre intérêt. C’est aussi celui des autres pays de l’Union européenne. Tous doivent se mobiliser. Cela concerne aussi la Banque européenne d’investissement, le Fonds monétaire international. Et la Banque mondiale. Et toutes les autres institutions internationales, à commencer par la Banque africaine de développement, dont le siège est à Tunis. Tous doivent aller vite, comme on le fit en Europe de l’Est en 1991. Ce serait ainsi un signal donné au reste du monde: tout peuple qui prend son destin en main avec courage sera aidé par les autres démocraties.

Jacques Attali

jeudi 3 février 2011

L'attitude de la France à l'égard de la Tunisie n'est pas accidentelle, Marc Epstein, l'express.fr

LEXPRESS.fr publie le coup de gueule de deux universitaire contre la faiblesse de la recherche consacrée au Maghreb. C'est la principale origine, selon eux, de la surprise totale ressentie à Paris face à la révolution tunisienne. 

LEXPRESS.fr publie le salutaire coup de gueule de deux universitaires, Khadija Mohsen-Finan (Paris VIII) et Pierre Vermeren (Paris I), contre la faiblesse de la recherche consacrée au Maghreb. C'est la principale origine, selon eux, de la surprise totale ressentie à Paris face à la révolution tunisienne. 
Dans leur texte, les auteurs dénoncent le conformisme des diplomates et l'aveuglement des politiques. Sur ce dernier point, une récente déclaration de la ministre des Affaires étrangères semble leur donner raison. Le 22 janvier, trois jours avant les premières manifestations hostiles au régime de Moubarak, Michèle Alliot-Marie, en visite au Caire, a loué « l'Etat égyptien, avec ses caractéristiques de démocratie et de tolérance », saluant en particulier « l'unité nationale ». Ces propos étaient tenus dix jours après que la chef de notre diplomatie ait vanté le savoir-faire français pour « régler les situations sécuritaires », lors d'un débat à l'Assemblée nationale sur la contestation du régime de Ben Ali en Tunisie.   

L'angle mort de la recherche française sur le Maghreb
Les Tunisiens se souviendront longtemps du 14 janvier, quand l'édifice du système Ben Ali s'est écroulé comme un château de cartes, révélant une fragilité insoupçonnée. Mais ils garderont aussi à l'esprit ceux qui les ont aidé à fracturer "le mur de Berlin arabe", et ceux qui ont tenté, jusqu'au dernier souffle, de le colmater, en proposant à la Tunisie le "savoir-faire français" en matière de "technique de maintien de l'ordre". Car au-delà de la formule, il s'agissait d'étouffer le cri de colère, de haine et de révolte de jeunes gens réclamant du travail, de la dignité, et la liberté. Liberté, égalité...  
La France a mal évalué la situation, nous dit-on. En effet, cette erreur d'appréciation a profondément choqué les Maghrébins, et désorienté les Européens du Nord, habitués à suivre la position française en ce domaine. Par la voix de son ministre des Affaires étrangères, la France proposait d'apporter une réponse sécuritaire à une crise politique profonde, en passe d'emporter un régime honni.  
Cette déclaration n'a pourtant guère surpris les rares chercheurs qui travaillent sur le Maghreb. Pour eux, cet aveuglement tient au fait que la France ne connaît plus le Maghreb, ni ne se donne les moyens de le connaître. La langue arabe, qui est devenue celle des États vis-à-vis de leurs sociétés, n'est qu'exceptionnellement maîtrisée. Quant aux langues de communication courante, l'arabe dialectal maghrébin (darijat) et les langues amazighes (berbères), elles sont tout simplement ignorées. Tout se passe comme si la langue française, qui n'est réellement maîtrisée que par une minorité de Maghrébins, était un véhicule universel de communication.  
De ce fait, la France politique, journalistique et économique, comme celle des experts, a construit une image simpliste des trois pays du Maghreb central. L'Algérie est considérée comme un pays "difficile". Le Maroc a la palme de l'ouverture et du développement. Et la Tunisie était un "pôle de stabilité avec 5% de croissance, en dépit de menus problèmes dans la gestion des droits de l'homme".  
Les chercheurs n'ont pourtant cessé de montrer que l'islamisme fleurit dans les sociétés bloquées, corrompues et autoritaires 
Nul besoin de dépasser ces clichés puisque, comparé au Proche-Orient, "il ne se passait rien au Maghreb". La France et l'Union européenne voulurent voir dans leur immobile glacis maghrébin le fruit d'une gouvernance ayant des vertus particulières. Les pouvoirs en place y constituaient un "rempart" contre l'islamisme. Et ils empêchaient une émigration incontrôlable vers l'Europe.  
Les chercheurs n'ont pourtant cessé de montrer que l'islamisme fleurit dans les sociétés bloquées, corrompues et autoritaires. Et l'on observe aisément que, sans un filet continu d'émigration, ces régimes ne pouvaient subsister. Mais ni la diplomatie ni l'exécutif français n'en avaient cure, du fait de leurs « contraintes » propres...  
C'est probablement au nom de ces "contraintes", que le "statut avancé" de l'Union européenne est généreusement octroyé, au risque de le vider de son sens. Le Maroc en bénéficie déjà, malgré la régression en matière de libertés publiques. Et depuis 2008, des négociations sont menées pour l'attribuer à la Tunisie, "en signe d'encouragement, pour qu'elle amorce des réformes en matière de gouvernance".  
L'attribution abusive par l'UE du statut avancé instaure une relation particulière avec les Etats du Sud de la Méditerranée. Les paramètres d'attribution, qui sont flous, découragent l'action des Maghrébins à revendiquer une meilleure gouvernance, une ouverture politique, et les conditions d'un Etat de droit. Par rapport aux exigences qui furent adressées aux pays de l'Est, il s'agit d'un véritable marché de dupes.  
L'attribution abusive par l'UE du statut avancé décourage l'action des Maghrébins à revendiquer une meilleure gouvernance 
Fondées sur des intérêts bien compris, ces relations ne font aucune part à la connaissance réelle de ces pays. En témoigne l'indigence de la recherche sur le Maghreb en France. À Sciences-Pô comme à l'ENA, qui forment diplomates et administrateurs, l'objet Maghreb n'existe quasiment plus. À Aix-en-Provence, qui fut le principal pôle de la connaissance de la région, le Maghreb se réduit comme une peau de chagrin. Dans les universités, les postes de professeurs fondent chaque année depuis quinze ans, et les perspectives sont très sombres. En outre, les moyens de la recherche sont limités, faute d'équipes et laboratoires de recherches. Certes, il existe des centres de recherches français à Rabat et à Tunis, mais leurs moyens sont très réduits, sous la tutelle du Ministère des Affaires étrangères.  
Quant aux think tanks, ils se contentent de répondre aux demandes de leurs commanditaires, et sont de ce fait tenus de s'adapter à l'inertie dominante, en prenant soin de ne pas avancer la moindre idée iconoclaste. Ce conformisme ambiant rend inaudibles les quelques chercheurs qui, s'appuyant sur des sources et investigations de terrain, tentent d'éclairer la réalité des systèmes politiques, militaires et économiques, le comportement des élites, la frustration des sociétés et les dérives dynastiques.  
Qu'une poignée de francs-tireurs de la recherche ose remettre en cause la doxa française n'a aucun effet. Car d'une part, si la réalité du terrain est plus ou moins perçue par certains acteurs de ce jeu de rôle, ils se gardent bien de le coucher par écrit, respect des formes oblige. Et d'autre part, ils savent que la réalité et les complexités du terrain n'intéressent que modérément les politiques pour lesquels ils écrivent: le conformisme est donc de règle. Il en résulte une littérature diplomatique (les fameux TD de l'ambassadeur de France à Tunis par exemple) peu ou prou conforme à ceux qu'écrivent les autorités politiques du pays hôte. Les télégrammes de Wikileaks ont de ce point de vue mis à jours d'autres pratiques diplomatiques. Dans ce contexte, toute voix hétérodoxe est inaudible, qu'elle remonte des milieux de la recherche, ou, plus étonnant encore, des services de renseignements français (ainsi que l'a rapporté par le Canard enchaîné du 19 janvier sur la crise tunisienne).  
Par la grâce de ces blancs seings, les Etats du Maghreb ont les coudées franches, et jouissent d'une totale impunité envers leurs opposants. Paupérisés et marginalisés, ceux-ci ne bénéficient presque jamais de l'écoute des diplomates français. Dans certains cas, ils s'entendent signifier que leur présence n'est pas souhaitable dans les centres français, la colère des autorités pouvant conduire à la fermeture du centre, privant ainsi leurs collègues de publications... Parfois, leur extravagant combat pour les libertés les conduit à l'exil.  
Non, l'attitude de la France à l'égard de la Tunisie durant l'insurrection de janvier 2011 ne fut ni surprenante, ni accidentelle. Elle s'inscrit dans un désintérêt, qui relève du mépris, pour le Sud de la Méditerranée. Et lorsqu'ils décideront de réhabiliter leur influence dans cette arrière-cour, les Français risquent de se heurter à un acteur international hégémonique qui aura su, à peu de frais, habilement corriger son image auprès d'un monde arabe meurtri et délaissé.  

Khadija Mohsen-Finan (Paris VIII) et Pierre Vermeren (Paris I), enseignants-chercheurs sur le Maghreb contemporain.


Tunisie et droits de l'homme

"Le Conseil des Ministres du gouvernement de transition a annoncé, le 1 février 2011 au soir, que la Tunisie allait ratifier le statut de Rome portant création de la Cour pénale internationale, la convention internationale contre les disparitions forcées ainsi que les deux protocoles facultatifs additionnels au pacte internationale sur les droits civils et politiques. Le deuxième protocole concerne l’abolition de la peine de mort. Il a également annoncé la mise à l’étude de la levée des réserves de la Tunisie à la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (Convention CEDAW). " (fidh)
Voir l'article de La Presse de Tunisie du 4/2/2011.

mercredi 2 février 2011

Pr Beckouche : « La Tunisie pourrait être le laboratoire d’une première adhésion d’un pays arabe à l’UE ! »

Tunisie | 1er février 2011 | src.LeJMED.fr
Paris - Dans cette Tribune Libre, Pierre Beckouche, Professeur agrégé de géographie à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et Conseiller scientifique de l’IPEMED, prend la mesure du formidable « tunisami » qui déferle sur la rive sud méditerranéenne, et sur les conséquences radicales que cela entraîne(ra) dans les relations euroméditerranéennes. Et à tel point qu’une adhésion de la Tunisie à l’Union européenne apparaît d’ores et déjà un hypothèse pertinente, même si elle n’est pas encore plausible. Une pertinence dont le Pr Pierre Beckouche nous apporte ici la démonstration…
Photo ci-dessus : le Pr Pierre Beckouche lors d’une manifestation de l’IPEMED. © Capture de vidéo IPEMED

Tribune Libre
par Pierre BECKOUCHE
Professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Conseiller scientifique à IPEMED

Titre original :
La Tunisie et la nouvelle donne arabe : quelle réponse européenne ?
Le point de vue exprimé ici est que la révolution en cours en Tunisie et en Égypte renouvelle entièrement les termes de l’intégration euroméditerranéenne. L’ampleur potentielle du changement qui a commencé en Tunisie est telle, que l’approche européenne doit changer. C’est bien une transition qui s’est enclenchée en Tunisie, de nature comparable à ce qui s’était passé il y a quelques décennies dans d’autres pays de la région : Espagne, Portugal, Grèce, Peco. Et donc on risquerait de passer à côté de l’événement si on ne posait pas d’abord la question qui s’impose : celle de l’adhésion de la Tunisie à l’UE. Poser la question n’implique pas d’y répondre positivement ; mais ne pas la poser c’est à coup sûr s’interdire de considérer toutes les options ouvertes par ce moment historique. [1]

1. La révolution en Tunisie est une transition
comme l’Espagne, le Portugal ou les Peco en ont connu

Le mot-clé des événements en cours en Tunisie est « transition », au sens de la triple transition politique, économique et sociale.
Politique : c’est la remise en cause de la confiscation du pouvoir et de la sous mobilisation des acteurs de la société civile, du dévoiement de l’État en tant qu’instance ordonnatrice de l’intérêt général, et le passage à la démocratie.
Économique : c’est la remise en cause de l’opacité des marchés, de la distribution des prébendes aux amis du pouvoir et de la perpétuation du rôle central des secteurs de rente dans l’économie politique nationale.
Sociale : c’est les chances nouvelles d’une redistribution plus juste de la richesse créée par une gouvernance améliorée.
Beaucoup de pays de la « région européenne » ont connu une telle transition dans les dernières décennies. Ce processus n’est certainement pas réservé à cette partie du monde : plusieurs des pays d’Asie orientale et d’Amérique latine ont eux aussi connu ce passage à un leadership assuré non plus par les tenants des secteurs de rente mais pas des représentants de l’économie concurrentielle, promouvant une libéralisation économique et politique plus ou moins poussée selon les pays. Mais c’est sans doute la région européenne qui constitue le plus grand laboratoire des transitions modernes, pour deux raisons : (i) l’importance du nombre de pays venus du « camp socialiste », (ii) l’effet de levier politique que jouait la conditionnalité de l’adhésion à l’UE.
On a coutume de dire que l’impuissance politique et militaire de l’Europe signerait son impuissance à peser sur les enjeux du monde. Un tel jugement sous-estime pourtant ce qu’on pourrait appeler la « puissance normative » de l’Europe, et son effet sur la transformation, au moins, des pays de son voisinage (même si ce sont d’abord les conditions politiques internes au camp socialiste qui ont expliqué les changements de régime). À chaque fois que des pays européens se sont libérés des dictatures, l’Europe a su apporter une réponse ambitieuse : la pré-adhésion et l’adhésion, qui furent des leviers considérables pour l’évolution de tous ces pays.
Jusqu’à récemment, la région qui comporte l’Europe occidentale, l’Europe centrale et orientale et les pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée (Psem), était caractérisée par un contraste entre une Europe occidentale ayant opéré sa transition vers la « démocratie de marché » depuis deux siècles, et des « périphéries » socialistes ou arabes qui en restaient exclues.
La transition des pays de l’Est s’est mise en marche voici vingt ans, celle des Psem a (sans doute) commencé depuis trente jours. Si elle parvient à son terme en Tunisie, les conditions pour une réelle intégration régionale vont être accrues. C’est d’une grande portée pour cette région, si elle entend tenir son rang face à l’intégration de l’Asie orientale et à celle de l’Amérique.
La (puissante) modernisation turque mise à part, la transition au Sud de la Méditerranée ne se réduit pas à la révolution tunisienne : par exemple la modernisation économique du Maroc s’est enclenchée depuis dix ans, l’investissement dans la formation a élevé le niveau de qualification des jeunes actifs de tous les Psem, dans la majorité de ces pays les dernières années semblent montrer une certaine dévaluation des solutions extrémistes (y compris au sein des partis islamiques), enfin les accords d’association et les plans d’action de voisinage avec l’UE ont accéléré la marche vers l’État de droit des pays qui les ont signés. Mais la transition reste dans l’ensemble parcellaire, et hormis l’Égypte, on peut penser que les chances d’une contagion politique positive depuis la Tunisie dans l’ensemble des Psem restent limitées. Le chemin restera sans doute long pour sortir la région de son hémiplégie politique.

2. La question directrice est l’adhésion de la Tunisie à l’Union européenne

Pour autant, et si elle confirme son entrée dans le cercle des pays démocratiques, la Tunisie devient un candidat potentiel à l’adhésion à l’Union européenne : les critères de Copenhague ne sont plus hors de portée ; la Tunisie est un pays aussi « européen » et même plus européen que bien des pays de l’UE eux-mêmes au regard de sa géographie économique (elle fait les trois-quarts de ses échanges commerciaux avec l’Europe) ; elle partage avec les pays européens un grand nombre de fondements historiques, de traditions culturelles, de normes, et d’hommes (nombre de binationaux, importance de la diaspora, multiplication des modes de vie à cheval sur les deux rives, etc.).
En sorte que l’UE peut remercier la Tunisie de lui offrir une opportunité exceptionnelle :
- la Tunisie est un pays petit et aux écarts internes de richesse limités (rien à voir avec la dimension des fonds structurels qui devront être consacrés à la Turquie si elle entre dans l’UE) ;
- le PIB par habitant est du même ordre de grandeur que celui de la Turquie, pays candidat ;
- la stabilisation macroéconomique est avérée, signe que le pays a su tirer parti des contraintes positives contenues dans l’accord d’association avec l’UE, ce qui laisse penser que la perspective d’une adhésion permettrait d’accélérer les réformes ;
- l’administration publique est solide, la cohésion nationale semble forte, le niveau de qualification moyen est élevé et étendu à une large classe moyenne, résultat de la vision d’Habib Bourguiba dans les années 1960.
La Tunisie pourrait donc, à bon droit, être le laboratoire d’une première adhésion d’un pays arabe à l’UE.
Les avantages pour l’Europe seraient nombreux :
- démontrer qu’il n’y a aucun ostracisme vis-à-vis des pays du Sud et/ou musulmans ;
- affirmer la vision stratégique d’une région fondée sur la complémentarité économique et la proximité géographique – que l’UE a affirmée en soutenant le lancement de l’Union pour la Méditerranée ;
- prendre la mesure de la formidable concurrence qui se joue entre les trois grandes régions mondiales et qui pour le moment tourne à l’avantage de la région américaine et surtout est asiatique, deux régions qui ont su valoriser la complémentarité économique entre pays développés et pays émergents ;
- faire la démonstration que de nouvelles relations Nord-Sud sont possibles à l’échelle régionale, et d’une manière plus solidaire, plus durable et mieux régulée qu’en Amérique ou en Asie ;
- servir de stimulant à la transition des autres pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée. Il faut rappeler que seule l’adhésion représente des concours financiers (subventions et prêts) significatifs : 23 € par habitant pour le Voisinage méditerranéen (hors Palestine), deux fois plus pour le Voisinage oriental, huit fois plus pour l’ex-Yougoslavie (en adhésion actuelle ou potentielle) et onze fois plus pour les Peco membres de l’UE (260 € par habitant).
La question de l’adhésion de la Tunisie à l’UE se pose donc. L’éviter reviendrait à cantonner le voisinage méditerranéen dans une deuxième division, alors que le voisinage oriental aurait vocation à devenir membre à long terme. Que la réponse à cette question se révèle (vraisemblablement) négative est une autre chose. Car si l’on veut placer l’enjeu des relations entre l’UE et la Tunisie au niveau historique auquel la révolution du jasmin l’a situé, il ne faut pas éluder cette éventualité.
Tous les a priori qui pourraient servir de pseudo évidence pour l’éviter (« l’Europe s’arrête à l’Europe », « la Tunisie est en Afrique » – l’essentiel du territoire turc n’est-il pas, en toute rigueur, en Asie ?, « la Tunisie appartient au monde arabe », « le monde chrétien n’est pas le monde musulman »…) sont des géographismes de circonstance qui ne permettent pas de comprendre qu’une géoéconomie absolument nouvelle prend naissance dans la globalisation à travers les régions Nord-Sud.
Les Tunisiens nous l’ont montré : l’heure est à l’audace, à l’innovation et à la prospective ; elle n’est surtout pas au repli sur des délimitations continentales qui renvoient au mieux au découpage géologique de la science du XIXe siècle, au vrai à la conception de l’antiquité grecque qui séparait le monde en fonction des mers ou des bras de mer (Méditerranée, Marmara, Mer rouge), et au pire à la segmentation religieuse de Samuel Huntington. À l’heure où la mobilité des hommes, des marchandises et des informations (et des missiles) dessine les territoires modernes, s’en tenir aux bras de mer des marins grecs nous donnerait deux mille cinq cents ans de retard sur Facebook…

3. Les réponses possibles des Tunisiens et des Européens

Compte tenu des enjeux géopolitiques du monde arabo-musulman et de ses relations avec l’Europe occidentale, on peut estimer que ce qui s’est passé dans la petite Tunisie peut, à terme, avoir un impact aussi important que la chute du mur de Berlin, y compris sur la configuration de l’Union européenne. En particulier, la perspective de l’entrée d’un pays comme la Tunisie pourrait réactiver l’idée des cercles concentriques et l’accélération du fédéralisme des pays du « cœur » de l’UE. Tous les pays européens n’ont jamais avancé au même rythme, ils ne sont pas tous dans Schengen ni dans la monnaie unique ; on peut donc relancer l’idée d’une Union européenne à géométrie variable qui relancerait la dynamique européenne par le haut.
Les Tunisiens pourront eux-mêmes répondre qu’ils ne souhaitent pas entrer dans l’Union européenne. Les Européens, ou certains États européens, pourront répondre qu’ils ne souhaitent pas l’entrée de la Tunisie. Alors, seulement, on pourra envisager, ensemble, d’autres solutions, qui seront d’autant plus crédibles que l’option de l’adhésion aura été clairement posée comme un horizon possible :
- la suppression des visas avec la Tunisie, à commencer par l’immédiate libre circulation de tous les étudiants, enseignants, chercheurs, artistes et toute les personnes participant à des réseaux professionnels travaillant entre la Tunisie et l’Europe ;
- des outils de financement pour les investissements à long terme dans les infrastructures, l’eau, l’assainissement et la transition énergétique ;
- le Statut avancé, non pas généraliste et potentiel mais appliqué à quelques politiques qui deviendraient vraiment communes, à commencer par l’agriculture et le développement rural – n’oublions pas que la révolution avait commencé, il y a quelques années, par des révoltes de la faim, et que la situation agroalimentaire des pays du Maghreb, y compris la Tunisie, reste très tendue à moyen-long terme ;
- un plan Marshall d’une dizaine de milliards d’euros qui conjuguerait l’effort budgétaire de la BEI, de l’AFD, de la KFW et d’autres bailleurs européens ainsi que de la Banque africaine de développement. Depuis le lancement de l’IEVP en 2007, l’Union européenne et les pays membres ont, en matière d’attribution des subventions et des prêts bonifiés aux pays du voisinage, choisi de donner la préférence à ceux qui moderniseraient leur gouvernance. Jusqu’à présent, c’est le voisinage oriental qui en a tiré parti ; le coup d’éclat des Tunisiens commande un effort financier européen à la hauteur de l’événement. Et cet effort ne serait pas démesuré : sur cinq ans, ces dix milliards deviennent deux milliards par an soit encore 200 € par habitant – loin de ce dont les Peco bénéficient aujourd’hui ;
- des avancées dans l’intégration financière, depuis la facilitation de mouvements de capitaux sécurisés entre l’Europe et la Tunisie, jusqu’au remboursement des malades européens qui vont se faire soigner en Tunisie (au même titre que tous les malades européens sont remboursés quel que soit le pays de l’UE) et vice-versa.

4. Et l’UpM ?

Ces perspectives condamnent-elles l’UpM ? Au contraire :
- si l’option de l’entrée de la Tunisie dans l’UE devait être retenue, cela renforcerait l’idée d’intégration régionale euroméditerranéenne ; durant le long processus d’adhésion, la dynamique tunisienne « boosterait » l’UpM ;
- si la perspective de l’entrée de la Tunisie dans l’UE devait ne pas être retenue, l’Union pour la Méditerranée apparaîtrait comme le cadre d’une action spécifique ambitieuse avec la Tunisie, conformément à la géométrie variable en vigueur dans l’UpM. Le plan Marshall évoqué pourrait en être une des actions éminentes. Les innovations lancées avec la Tunisie (sur la libre circulation, sur les outils financiers pour l’investissement à long terme etc.) serviraient de prototypes pour une généralisation progressive dans les autres Psem.
Pour ne pas provoquer de rupture au sein de l’UpM entre les pays bénéficiant du statut avancé ou d’une action spécifique comme le plan Marshall tunisien, et les autres Psem, ces derniers pourraient bénéficier de quelques grandes politiques communes : énergie, agriculture, eau…, qui approfondiraient les relations avec l’Europe (convergence des normes, ouverture régulée des marchés, partage de la valeur), et favoriseraient leur chemin vers la transition.
La création d’une institution financière dédiée à la Méditerranée permettrait de financer la diversité de ces actions, du Maroc à la Tunisie et aux Psem les moins avancés dans la transition, à des niveaux d’implication variés, selon les projets et les politiques promus par les différents pays. Compte tenu des circonstances exceptionnelles, le lancement de cette banque régionale de développement, si longtemps retardé, devient une urgence.
Pour enclencher vraiment son intégration économique et faire face à ce qui s’est mis en place en Asie orientale depuis les années 1960 et entre les États-Unis et le Mexique depuis les années 1990, la région euroméditerranéenne manquait d’une vision ambitieuse, d’outils communs pour le développement, et d’une détermination politique. La vision ambitieuse existe depuis 2008 : c’est l’UpM ; l’outil commun est au milieu du gué : c’est la banque régionale de développement. Quant à la détermination, les Tunisiens puis les Egyptiens viennent de proclamer leur volonté d’entrer dans la modernité politique et économique – la balle est donc dans le camp européen, qui doit, maintenant, prendre ses responsabilités devant l’histoire.
Pierre BECKOUCHE
Professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Conseiller scientifique à IPEMED

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Tunisie : le ministre de l'Intérieur déjoue une tentative de déstabilisation de l'État

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02/02/2011 à 12h:00 Par Frida Dahmani, à Tunis
Farhat Rajhi (d.) avec des ministres et le Premier ministre, Mohammed Ghannouchi (c.).  
Farhat Rajhi (d.) avec des ministres et le Premier ministre, Mohammed Ghannouchi (c.). © Fethi Belaid / AFP

Les dernières quarante-huit heures ont été particulièrement tendues à Tunis. Le nouveau ministre de l'Intérieur, Farhat Rajhi, a dû procéder à un grand ménage au sein de ses services pour remédier à plusieurs actes d'insubordination. Et à une tentative particulièrement violente de coup de force des éléments pro-Ben Ali. Récit de deux jours d'angoisse.
La révolution du 14 janvier traverse ses premières turbulences post-Ben Ali. Alors que la reprise de l’activité était visible et que la confiance dans l'exécutif s'était installée à la suite du remaniement du 27 janvier, la capitale tunisienne a été l'objet d'une très forte tension mêlée d'une extrême confusion, lundi et mardi.
Aux questions restées sans réponses après l’évacuation violente, vendredi 28 janvier, des manifestants pacifistes de la place de la Kasbah (qui en a donné l'ordre, dans quel but ?), s’ajoutaient des rumeurs sur des agressions, des enlèvements, des pillages et des attaques  d'établissements scolaires un peu partout en Tunisie. Qui diffusaient ces fausses nouvelles – y compris celle de l'incendie d'une synagogue près de Gabès ? Mystère...
Un vent de panique s’est emparé de Tunis, où les hélicoptères réinvestissaient le ciel à basse altitude tandis que les militaires étaient en alerte. Un climat délétère encore renforcé par des vidéos circulant sur internet et montrant le tabassage de manifestants par les Bops (policiers anti-émeutes tunisiens) sur l’avenue Bourguiba.
Tentative de coup de force
En outre, le silence du gouvernement est venu accentué le sentiment de malaise de la population. On s’interrogeait notamment sur l’absence des forces de l’ordre dans les rues, et beaucoup réclamaient le retour de la police alors que Tunis était paralysée par des embouteillages monstres. Jouant finalement la transparence, Farhat Rajhi, le nouveau ministre de l’Intérieur du gouvernement d’Union nationale, a levé le voile sur la situation lors d’un entretien diffusé mardi soir sur Hannibal TV.
Selon lui, des forces internes au ministère de l’Intérieur ont tenté un coup de force lundi. Entre 2000 et 3000 personnes, dont des membres de la police politique, des miliciens et des évadés de prison ont assaillis les locaux du ministère, s'attaquant à lui ainsi qu'au général Rachid Ammar qui était présent (le chef de l’état major de l'armée de terre et héros de la révolution du 14 janvier).
Un État dans l'État
Malgré la violence de l’attaque, aucune arrestation n’a pu être effectuée sur le coup. Farhat Rajhi, qui a été exfiltré de justesse avec le général par les unités anti-terroristes, a affirmé que ce complot contre le gouvernement de transition était bien une tentative de coup d'État orchestrée par certains dirigeants du ministère, ceux-là mêmes qui avaient donné l’ordre de charger les manifestants de la Kasbah. Le ministère de l'Intérieur se comportait donc comme un État dans l'État, indépendant et incontrôlable. 
Pour remédier à cette situation, des mesures ont été immédiatement prises : 42 hauts responsables de l'Intérieur, dont le directeur général de la Sûreté nationale, ont été démis de leurs fonctions et l’ex-ministre de l’Intérieur, Rafik Haj Kacem, a été arrêté. Une enquête est en cours pour identifier les donneurs d’ordre des actes d’insubordination et de complot contre la sécurité de l'État. Parallèlement, les différents corps de la police ont reçu l'ordre formel de reprendre leurs activités avec la promesse d'une amélioration de leurs conditions de travail et de leurs revenus.
L'intervention de Farhat Rajhi, qui s'exprimait en dialectal, a permis de détendre l'atmosphère tout en faisant grimper en flèche sa cote de popularité. Inconnu du grand public, le nouveau ministre était encore magistrat la semaine dernière.

Partis d'opposition réveillez vous (lire l'article de Tekiano.com 2/2/2011)

Tunisie : Rached Ghannouchi, président sur Facebook ?(cliquer ici pour accéder à l'intégralité de l'article)

Si les élections présidentielles passaient par Facebook, c’est Rached Ghannouchi qui en sortirait vainqueur. Mais le leader islamiste ne se présentera pas aux prochaines échéances électorales. Avec ses 15 775 fans, Nejib Chebbi s’en sort avec les honneurs. Mais la gauche et Marzouki semble fâchés avec Facebook.
Nul ne peut nier le rôle qu’a joué le web dans la chute de l’ancien dictateur Zaba. Les efforts et l’acharnement des blogueurs tunisiens ont du reste été salués par la communauté internationale. Les réseaux sociaux, à l’instar de Facebook et de Twitter, ont été en première ligne durant la Révolution. Mais non content de nous avoir débarrassés de Zaba, voici que Facebook prétend faire basculer la balance de popularité des prochains leaders politiques.
Stratagème islamiste ?
On évoquant déjà dans un article précédent, la possibilité de pouvoir augmenter facilement et à son avantage, le nombre de fans liés à des pages Facebook (lire l’article Tunisie :Tunisie : Fans à vendre sur Facebook). Et voici que Rached Ghannouchi, chef de file du mouvement islamiste Ennadha, est en ce moment même en train d’utiliser ce stratagème pour doper le nombre de fans de sa page ! Comment ? En se servant des bannières publicitaires ciblées qui sont visibles aux yeux des quelques millions de facebookeurs tunisiens, y compris sur les propre comptes de ses principaux rivaux !!! Ainsi, on retrouve le visage du plus célèbre des barbus de Tunisie, sur les pages de Moncef Marzouki, d’Ahmed Nejib Chebbi, et même, sur celle d’Ahmed Brahim. Un comble pour le militant de la laïcité !

Son but ? Rallier chaque jour de nouveaux membres à une vitesse exponentielle, ce qui pourrait amener à rehausser sa popularité, en perte de vitesse ces dernières années pour cause d’exil londonien. Mais sachons raison garder : on reste très loin du bourrage des urnes à la manière du RCD. Inutile, donc, de peindre le diable sur la muraille.
Rappelons que cette technique est largement utilisée par les entreprises qui considèrent le réseau social comme une mine d’or par rapport aux attentes de leurs clients qu’ils peuvent cibler (selon le gout, l’âge, le sexe, les préférences…). Mais ce qu’il faut savoir, c’est que ces bannières ont un coût. Facebook les vend pour la modique somme de 0,30 euro par clic. Le groupe qui soutient Rached Ghannouchi a donc dû débourser 300 euros pour 1 millier de visites. Or, la page Fan officielle du leader islamiste compte à l’heure ou nous écrivons ces lignes, pas moins de 33000 fans et ce, en à peine 17 jours d’existence. On notera qu’au moment où nous écrivons cette article, la page a rassemblé plus de 3000 fans supplémentaires en à peine une heure. Ce qui présuppose une organisation qui s’appuie sur un budget assez conséquent.
Elections tunisiennes sur facebook ?
Ces milliers de nouveaux fans pourraient largement faire pencher le poids de la balance au moment opportun. Mais allons : le leader islamiste a annoncé que ni lui, ni aucun membre de sa famille politique ne se présenteront aux élections présidentielles. Même si sa page fan rassemble (et de loin) plus de supporters que les pages facebook de ses adversaires politique. Mais attention ! Les militants laïcs, qui ne veulent pas de Ghannouchi même sur facebook, militent aussi sur les réseaux sociaux. Et question fans, ils font un carton plein puisqu’ils rassemblent pas moins de 32 700 personnes sur la page intitulée «Non à Rached Ghannouchi ».
A titre de comparaison, on citera celle d’Ahmed Néjib Chebbi leader du Parti Démocrate Progressiste (PDP) qui compte 15 775 fans. D’un autre côté, on demeure perplexe en sachant que le nombre de fans de la page officielle de Moncef Marzouki , (chef du parti Congrès de la république) compte à peine 7000 fans contre 9700 fans de la page Pour que Marzouki change de lunettes ! Quand à la page fan du dirigeant du Parti communiste ouvrier de Tunisie (PCOT), Hamma Hammami, elle compte à peine 582 fans. Enfin, la page fan d’Ahmed Brahim, elle, ne rassemble que 293 personnes.
A croire que la gauche tunisienne est fâchée avec Facebook ! Grossière erreur, quand on sait qu’Obama s’est hissé sur le trône mondial notamment grâce aux réseaux sociaux... En tout cas une chose est sûre : les prochaines élections présidentielles tunisiennes risquent de mettre le feu sur le web !

Samy Ben Naceur

(cliquer ici pour accéder à l'intégralité de l'article)

mardi 1 février 2011

NON à la peur : COURAGE, PATIENCE,VIGILANCE et INTELLIGENCE par Faten Mkaouar Meziou (sur facebook)

profil de Faten Mkaouar sur facebook
Faten Mkaouar Meziou, a publié sur facebook un message le lundi 31 janvier 2011, 23:58, que nous avons choisi de publier en guise d'informations sur les évènements de ces deux derniers jours.

En réponse à toutes les questions qui se posent concernant les émeutes qui ont eu lieu aujourd'hui,allant des histoires de kidnapping, de terreurs dans les écoles, et jusqu'à l'info ou l'intox de l'attaque contre le ministre de l'intérieur:

"On ne peut pas effacer plus de vingt ans d’un régime policier sans faire de déçus qui, voyant leurs privilèges disparaitre, cherchent par tous les moyens à reprendre le contrôle de la situation en semant la peur dans la population et en déstabilisant le gouvernement".(lu sur leaders).

l'objectif, entre autres de ces malfaiteurs, est de semer la zizanie et la terreur au sein du peuple tunisien, connu par son pacifisme et son intolérance à la violence. Chose faite, les gens perdent confiance dans la capacité du nouveau gouvernement à assurer la sécurité et à maîtriser la situation.

L'info ou l'intox de l'attaque contre le ministre de l'intérieur est peut être la dernière tentative de sauvetage d'un pouvoir policier en ruine, mais encore en force.

MORALE DE L'HISTOIRE :  la période actuelle est critique, car il faut quelques semaines pour pouvoir appliquer tous les remaniements nécessaires, et irradier tous les responsables de l'ancien régime policier et corrompu.Encore faut-il réussir à faire obéir les officiers, connus par leur loyauté à leurs chefs directs.

Donc Appel à tous les Tunisiens :

  • PATIENCE : Une telle transition ne peut jamais être aussi facile que le départ de ZABA.
  • COURAGE + VIGILANCE : car si on se laisse aller par la peur, on servira bien ces malfaiteurs, qui ne cherche qu'à bloquer les gens dans leurs gestes quotidiens (emmener les enfants à l'école, faire des courses, ne plus sortir dans la rue pour s'exprimer, penser plus à la sécurité qu'au travail...). Ce ci les aidera énormément dans leur démarche contre la réussite de la révolution.
  • INTELLIGENCE : Pour pouvoir faire la part des choses, bien observer les faits, et continuer à militer pour sauver la révolution et le pays, des prédateurs qui sont là, attendant leur tour de chasse.
  • SAGESSE : Pour essayer de minimiser le partage des vidéos et des infos qui amplifient la peur des gens, et plutôt privilégier tout ce qui pourrait donner le plus, encourager à aller en avant, informer sur des partis, sur les programmes affichés ou discrets de tous les intervenants sur la scène politique. Nous devons nous préparer à élire !!!! même dans l'insécurité totale à la quelle nous n'étions pas habitués.

Mais où est passé le MDS, Parti tunisien d’« Opposition » ?. Salah HORCHANI (message recu par email).

« le Mouvement des Démocrates Socialistes » (MDS), mouvement qui n’a, aujourd’hui, de Démocrate et de Socialiste que le titre, est le Parti, soit disant d’opposition, qui a fait le plus de mal à cette même opposition ( et donc au peuple),  du temps de Ben Ali,  et a trahi et ses  Militants de base et ses Valeurs initiales du temps de sa création (par Ahmed  Mestiri, vers la fin  des années soixante dix, époque pendant laquelle il a représenté un réel espoir pour le pays) en se vendant corps et âme à Ben Ali, et ce pour quelques sièges de députés qui ont été occupés, généralement, par des béni oui-oui opportunistes, de formation et de déontologie politique médiocres , obéissant  au clin d’œil  au Dictateur déchu  dont les instances les exhibaient, à chaque occasion, aux étrangers comme alibi du pluralisme et d’ouverture de son régime. Ce Parti (MDS) est considéré, et par l’opinion et par la classe politique et par les Chancelleries, comme étant, en réalité, une cellule  parmi  les cellules du Parti  de Ben Ali (RCD) qui  lui sont  les plus fidèles. Pour s’en rendre compte, il suffit, d’abord, de rappeler que le Dictateur  a été, toujours, le candidat du MDS aux diverses élections présidentielles. Il suffit, ensuite, de lire le dernier numéro de leur organe officiel ( Al Mostakbal), daté du 08/01/2011,  juste avant la fuite du Dictateur ( le 14/01/2011) : on y lit  un sonnant éloge sur la Démocratie et le Pluralisme instauré par Ben Ali, alors que le pays, qui était à feu et à sang, enterrait ses Martyrs , et un vibrant hommage  du Bureau Politique (du MDS) à la politique éclairée du dit Ben Ali. On lit, aussi, dans :
http://www.espacemanager.com/macro/sidi-bouzid-5-partis-de-l-opposition-tunisienne-denoncent-une-campagne-mediatique-calomnieuse.html  28/12/2010 | Mise à jour : 09:05

« Le Mouvement des Démocrates Socialistes (MDS) a dénoncé l'instrumentalisation, par certains médias arabes et étrangers, des événements survenus récemment à Sidi Bouzid.

Le parti s'indigne, dans un communiqué publié lundi, de la manipulation médiatique de ces événements par certaines parties à des fins politicardes, en les dramatisant et en les orientant dans le but de porter atteinte à l'image de la Tunisie et à les exploiter pour des raisons suspectes.
Le MDS affirme que tout en étant attaché à la liberté d'information et d'expression, de manière objective, il "dénonce ces méthodes qui déforment la réalité et versent dans le sensationnel" ».
 Enfin, on lit dans :
« Dans le cadre de la discussion entre la Chambre des Députés et le Gouvernement ce fut le tour de M. Naceur El Gharbi, ministre des Affaires sociales, de la solidarité et des Tunisiens à l'étranger, d'être soumis à la séance de questions réponses avec les représentants du peuple, le mardi 11 janvier 2011.
En effet, M. Ismaïl Boulehya, du Mouvement des Démocrates Socialistes (MDS), M. Hichem Hajji (…) se sont félicités de la teneur de l'allocation du Président Ben Ali ».
Rappelons, encore une fois, que le Dictateur s’est enfui le 14 janvier 2011.
D’ailleurs, après le succès de la « Révolution de Jasmin », le MDS a disparu de tous les Medias (écrits, visuels et sur le net) et de la scène politique, et est, depuis, aux abois : qu’il y reste !
Mais, malheureusement,  restons lucide : le MDS va essayer, comme tous les  partis collabos, de se faire une nouvelle virginité en ayant même le culot, compte tenu de sa trajectoire passée, de se déclarer parmi les artisans de notre Révolution de Jasmin.
En effet ne lit-on pas, aujourd’hui, mardi 01/02/2011, dans 
« M. Ahmed Khaskhoussi, président du comité exécutif du Mouvement des Démocrates Socialistes (MDS), a déclaré, hier, à l'Agence Tunis-Afrique Presse (TAP), que le Mouvement s'est affranchi de l'image que l'ancien régime a œuvré à consacrer (sic) ».
HORCHANI  Salah

C'est Ben Ali qui faisait le lit de Ben Laden. Nabil Ennasri et Vincent Geisser. LEMONDE

LEMONDE | 31.01.11 | 13h44
  Par son courage, le peuple tunisien vient de tordre le coup à une théorie en vogue dans certains milieux politiques européens et nord-américains qui voient dans le monde arabe un espace réfractaire à l'émancipation démocratique. Ces derniers prétendent que seuls les islamistes sont susceptibles de renverser les régimes arabes "modérés" et qu'il convient, pour contenir ce péril, de soutenir les autocrates, quitte à fermer les yeux sur leurs dérives policières et mafieuses.
La Tunisie est donc sur la voie d'une libération, mais la route est encore longue. L'une des premières difficultés du nouveau régime tunisien sera d'amorcer une réelle entente nationale avec toutes les composantes de la société, seule condition pour instaurer les bases d'un pacte démocratique. C'est là que le bât blesse. En Tunisie, comme ailleurs dans le monde arabe, les forces d'opposition d'inspiration islamique ont toutes une influence, souvent importante, en tout cas non négligeable. Bien que le parti islamiste de Rached Ghannouchi, Ennahda ("renaissance"), ait été affaibli par vingt années de répression et d'exil, il conserve tout de même une certaine audience dans le pays. Les passages des leaders islamistes tunisiens sur la chaîne satellitaire Al-Jazira suscitent un fort écho chez les téléspectateurs tunisiens.
Or, dans la perspective d'un éventuel retour des islamistes dans le jeu politique tunisien, l'on entend à nouveau des voix occidentales agiter le chiffon vert, déplorant le fait que le processus de démocratisation en Tunisie risque davantage de profiter aux islamistes qu'aux démocrates. En somme, les tenants de cette vision catastrophiste semblent presque regretter le départ du dictateur Ben Ali qui, lui au moins, savait tenir son peuple d'une main de fer, en l'empêchant de basculer du côté de l'"axe du mal".
Ce discours réducteur qui met tous les mouvements dits "islamistes" dans le même sac fait florès. Rached Ghannouchi serait ainsi le représentant tunisien d'Oussama Ben Laden. Mais force est de constater que ce propos fait fi de la réalité. Beaucoup ont soutenu l'idée que, finalement, des régimes aussi despotiques que celui de Ben Ali étaient préférables aux "barbus". Triste constat que de voir des leaders d'opinion recycler la rhétorique bien huilée des dictateurs arabes qui, pour se maintenir en place malgré leurs multiples abus, aiment à se dresser en ultimes rempart et protecteur des intérêts d'un Occident... Il faut pourtant être aveugle pour ne pas s'apercevoir que c'est cette politique cynique, qui étouffe les populations et pousse à la radicalisation, que le peuple tunisien vient de faire voler en éclats. En cela, Ben Ali était bien le complice objectif de Ben Laden : le verrouillage sécuritaire de la société tunisienne a contribué à fabriquer des terroristes potentiels.
Mais qui sont les islamistes tunisiens ? Le parti Ennahda, en exil depuis plus de vingt ans, à l'instar des autres partis d'opposition non reconnus par le pouvoir benaliste, a appelé à l'instauration d'un régime démocratique respectueux des libertés publiques. Il a même admis que le code du statut personnel de 1956, qui a aboli la polygamie et la répudiation et a instauré le mariage civil (fait unique dans le monde arabe), était un acquis décisif que l'on ne devait pas mettre en question. Sur ce plan, les islamistes tunisiens n'ont rien à voir avec le fondamentalisme d'Etat saoudien.
Comme l'ont montré les travaux d'Eric Gobe, rédacteur en chef de L'Année du Maghreb, le modèle des islamistes tunisiens est l'AKP turc, à savoir, le pragmatisme politique, le libéralisme économique teinté de social, la sécularisation de l'Etat et une diplomatie équilibrée entre Occident et Orient. Sans verser dans une vision idyllique des islamistes, reconnaissons que Rached Ghannouchi rêve davantage d'être un "Erdogan tunisien" qu'un "Ben Laden maghrébin". Et il nous faut rappeler que, contrairement aux idées reçues, ces partis, en canalisant l'exaspération d'une large partie de la rue arabe, contribuent à couper l'herbe sous le pied aux thèses de l'islamisme radical et du terrorisme.
L'exemple tunisien est une source d'inspiration pour tous les citoyens arabes épris de liberté. A l'heure d'Al-Jazira et de Facebook, les peuples se réveillent et ont soif de justice, de démocratie et de dignité. Ils savent que le changement est à leur portée, et l'exemple tunisien a fracassé cette barrière psychologique qui les poussait à se résigner à vivre sous des régimes de terreur. Ils ont aussi besoin du soutien des démocraties occidentales. Or, celui-ci suppose que l'opinion européenne opère un changement de regard vis-à-vis des islamistes, qui sont loin de constituer une famille politique homogène. Sauf à vouloir perpétuer des régimes corrompus et sanguinaires, l'Europe ne pourra se passer d'une remise en question de certitudes héritées du passé qui paraissent plus que jamais obsolètes.
Nabil Ennasri, doctorant et Vincent Geisser, sociologue et chercheur au CNRS Article paru dans l'édition du 01.02.11