"La première chose qu’il faut faire, c’est prendre soin de votre cerveau. La deuxième est de vous extraire de tout système d’endoctrinement. Il vient alors un moment ou ça devient un réflexe de lire la première page de votre journal en y recensant les mensonges et les distorsions, un réflexe de replacer tout cela dans un cadre rationnel. Pour y arriver, vous devez encore reconnaitre que l’Etat, les corporations, les medias et ainsi de suite, vous considèrent comme un ennemi; vous devez donc apprendre à vous défendre. Si nous avions un vrai système d’éducation, on y donnerait des cours d’autodéfense intellectuelle." Noam Chomsky.

" Le monde est dangereux à vivre ! Non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire ". Albert Einstein.

mardi 8 février 2011

Que veulent les Frères musulmans ? LeMonde.fr

LEMONDE.FR | 08.02.11 | 09h08  •  Mis à jour le 08.02.11 | 10h40

 

Mohammed Badie, le guide suprême depuis janvier 2010 des Frères musulmans égyptiens, lors d'une conférence de presse le 30 mai 2010.
Mohammed Badie. 30 mai 2010.AFP.

Pour la première fois depuis cinquante ans, le pouvoir égyptien et les Frères musulmans ont repris langue officiellement. Représentants de la principale force d'opposition du pays, certains membres de la confrérie ont participé dimanche au dialogue national engagé par le vice-président Omar Souleiman. Fondée en 1928, dissoute en 1954, officiellement interdite mais tolérée par le pouvoir, l'organisation est devenue un acteur majeur pour sortir de la crise qui paralyse le géant arabe.


  • Une force politique incontournable ?
Les Frères musulmans ne sont pas à l'origine du mouvement de contestation qui a fait vaciller le gouvernement, mais ils en sont peut-être les principaux bénéficiaires. Présents sur les barricades de l'emblématique place Tahrir et dans les rues d'Alexandrie, ils se sont mêlés aux opposants laïques, à ceux de gauche et aux adeptes des réseaux sociaux sur Internet. "La logistique de la confrérie a été indispensable aux manifestants de la place Tahrir. Elle leur a fourni des médecins, de la nourriture, des couvertures, et c'est ce qui a permis au mouvement de durer", note Tewfik Aclimandos, historien et chercheur associé à la chaire d'histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France.
Funérailles d'un membre des Frères musulmans, tué vendredi au Caire. La confrérie est restée très discrète lors des obsèques, samedi 30 janvier, et a pris soin de ne pas faire de sa mort une cause politique.
AFP/MOHAMMED ABED.
Ralliée à la Coalition nationale pour le changement qui demande le départ immédiat du président Hosni Moubarak, la formation d'un gouvernement de transition, la levée de l'état d'urgence, des réformes constitutionnelles et des élections libres, la confrérie est restée officiellement en retrait. 
Mais cette Coalition est "un mouvement hétéroclite et désordonné qui rassemble autant de points de vue qu'elle compte d'acteurs, souligne Tewfik Aclimandos. Les Frères musulmans, eux, constituent une force nettement plus organisée. Ils n'ont pas besoin de la Coalition pour exister et il est impensable d'envisager une sortie de crise sans eux".
  • Des politiciens pragmatiques ?
Les Frères musulmans l'ont dit et répété : ils n'ont pas l'intention de présenter un candidat à la présidentielle égyptienne prévue en septembre. Est-ce à dire que la confrérie se désintéresse du pouvoir ? "Non, affirme Tewfik Aclimandos, seulement le programme des Frères s'inscrit dans une stratégie de long terme. Dans l'immédiat, ils ont tout intérêt à discuter. Ils vont chercher à obtenir des gages du gouvernement tout en militant pour la légalisation du mouvement."
"Ce sont des politiciens chevronnés et très prudents, explique Stéphane Lacroix, spécialiste de l'islam politique et maître de conférence à Sciences-Po. Ils jouent sur tous les tableaux. Depuis les années 1970, la confrérie a toujours évolué à la fois à l'intérieur et à l'extérieur du système. Si les négociations échouent, les Frères savent qu'ils seront les premières victimes de la répression. Pour parer à cette éventualité, ils ont besoin d'apparaître comme une force conciliatrice."
  • Une organisation unie ?
Il existe plusieurs tendances au sein de la confrérie. L'organisation est tenue par des élèves de Sayyid Qutb, théoricien égyptien et membre des Frères musulmans pendu en 1966 sous le régime de Nasser. Ces membres sont partisans d'un théocratie intégrale. Ils coexistent au sein de la confrérie avec les salafistes, qui prônent une restauration de la communauté musulmane des origines de l'islam et une interprétation rigoriste des textes. Troisième composante, aujourd'hui minoritaire : les islamo-démocrates, qui s'efforcent de concilier démocratie et charia.
Le chef de file des Frères musulmans, Mohammed Badie.
REUTERS/AMR ABDALLAH DALSH
Selon Stéphane Lacroix, "la plupart des militants ne s'identifient à aucune des trois tendances évoquées et il est difficile de dire si un consensus existe au sein du mouvement". "Si des conservateurs occupent aujourd'hui des postes de direction, c'est parce que les Frères ont été l'objet de mesures ultra-répressives de la part du pouvoir, explique pour sa part Joshua Stacher, chercheur à l'université de Kent (Etats-Unis). Depuis les élections législatives de 2005 [au cours desquelles ils avaient obtenu 88 sièges, soit un cinquième de l'Assemblée], leurs membres ont été arbitrairement arrêtés. La répression a favorisé la fragmentation du groupe, et donc la mise en avant des voix les plus conservatrices."
Mais "l'appareil est moins divisé que les militants", estime toutefois Tewfik Aclimandos. "L'organisation est parfaitement en mesure de serrer les rangs et de se mettre en ordre de marche si la nécessité l'exige. Les bolcheviks aussi étaient très divisés en 1917..."
  • Un mouvement démocrate ?
Les Frères musulmans ont beaucoup à gagner à la transition démocratique engagée. Elle pourrait notamment leur permettre d'accéder à une liberté de mouvement nouvelle, à une visibilité médiatique inédite et au droit de participer aux élections. Pour ces raisons, "ils n'ont aucune raison de s'opposer à cette évolution, estime Tewfik Aclimandos. "Mais ils ne sont pas démocrates pour autant : contrairement à certains compagnons de route et à une minorité de membres de la confrérie qui s'efforcent de mêler charia et démocratie, l'appareil n'a pas opéré sa conversion démocratique."
En matière de respect des libertés fondamentales, de reconnaissance de l'égalité des citoyens (quels que soient leur sexe et leur confession), ou de positionnement international, la confrérie a du chemin à faire. D'après l'historien, elle a toujours en vue la construction d'un Etat musulman. Elle n'a pas renoncé à son "agenda théocratique", et son pragmatisme ne signifie pas qu'elle transigera sur ses fondamentaux idéologiques.
Les Frères musulmans distribuent des tracts à Alexandrie, le 26 novembre 2010, appelant à voter pour leurs candidats lors des législatives.
REUTERS/GORAN TOMASEVIC
Plus nuancé, Stéphane Lacroix souligne que les Frères affichent comme objectif principal la construction d'"un Etat civil démocratique à référent islamique". Le mouvement n'a pas suivi l'évolution d'un parti comme l'AKP (Parti pour la justice et le développement, islamo-conservateur, au pouvoir en Turquie depuis 2002), mais la fougue de l'islamisme triomphant des années 1970 s'est apaisée. Les Frères ont intériorisé les contraintes que leur impose la situation internationale, notamment vis-à-vis des Etats-Unis et d'Israël. "Et ce sont d'excellents communicants. Leur rhétorique est volontairement rassurante."
  • Un appareil en mutation ?
A en croire Stéphane Lacroix, le mouvement est bel et bien en train de changer. Nombre de jeunes Frères ne s'identifient pas à l'idéologie de l'appareil dirigeant. Si la transition démocratique engagée ces derniers jours va de pair avec l'instauration d'un climat d'ouverture et de transparence, "il est possible que les débats qui se déroulent aujourd'hui dans le huis clos du conseil de guidance se déplaceront sur la place publique, estime le chercheur. Cela pourrait affecter les équilibres qui existent au sein de la confrérie, probablement dans le sens des islamo-démocrates".

Des femmes et leurs enfants manifestent contre l'arrestation de leur mari, dont le tort est d'appartenir au mouvement des Frères musulmans. On peut lire sur les pancartes : "Où est mon père ?", "Relâchez mon père" et "19 professeurs égyptiens en prison".
AP/NASSER NOURI

Un avis partagé par Joshua Stacher : "Si un processus démocratique se mettait en place, on peut imaginer que les voix les plus radicales ou les plus antagonistes de la confrérie se feraient plus discrètes, tandis que les plus pragmatiques se verraient confier davantage de poids. Par ailleurs, on ne peut exclure qu'un parti politique issu de la confrérie voie le jour, à l'image de l'AKP en Turquie."

Pour en savoir plus :
  • Une étude (PDF) de l'institut suisse Religioscope éclaire le rôle social et caritatif joué par la confrérie.
Le Monde.fr

lundi 7 février 2011

Sur les rôles du Gouvernement PROVISOIRE et de la SOCIETE CIVILE pendant la période de transition. Rached El Fatmi. Universitaire.

Ce Gouvernement PROVISOIRE a été constitué

-pour assurer les affaires courantes, pour que la vie (en particulier économique) conserve son cours "normal";

-pour régler les problèmes qui ne sauraient attendre;

et pour initier la mise en place les différentes COMMISSIONS (indépendantes) dont en particulier celle qui a en charge de la révision de la CONSTITUTION et qui accouchera du SYSTEME POLITIQUE dans lequel s'inscrira la Tunisie de demain.

Il est important tout d'abord de souligner que toutes les décisions et nominations que le Gouvernement PROVISOIRE a prises ou qu'il prendra doivent être comprises, a priori, comme autant PROVISOIRES que le Gouvernement qui les a arrêtées. Elles n'ont pour but que de PARER à l'urgence. L'urgence ici concerne essentiellement tout ce qui peut sérieusement entraver le retour à la "vie normale" nécessaire à cette période de transition.

Il ne revient pas au Gouvernement PROVISOIRE (et pendant cette période de transition) d'intervenir pour répondre aux INNOMBRABLES REVENDICATIONS qui se font entendre ici et là, relayées à tord par les médias.

Ce n'est pas son rôle , parce que de plus, ce Gouvernement PROVISOIRE n'est pas représentatif de la société tunisienne. Il n'a de "consensuel" que le fait qu'il ait été "plus ou moins" épuré des représentants de l'ancien régime. Il n'a été "accepté" que dans l'urgence de l'après "14 janvier" afin d'éviter non pas un vide politique (c'était déjà le désert) mais une absence de gouvernance. Sans plus.

Tous les SECTEURS du monde socio-économique ont des REVENDICATIONS. C'est normal, mais ce n'est ni le moment, ni le CADRE. Je le répète, ce n'est pas la tâche du Gouvernement PROVISOIRE d'y répondre.

Ce sera par contre la mission du nouveau Gouvernement que nous aurons choisi par voie ELECTORALE et qui sera prochainement mis en place. Il aura le devoir d'écouter les REVENDICATIONS et toute la LEGETIMITE d'y répondre et, de manière plus générale, d'ASSAINIR en profondeur progressivement et durablement le fonctionnement des différents secteurs de la société tunisienne.

Nos revendications ont attendu des années dans le SILENCE. Voilà que d'un seul coup, il y aurait URGENCE. Laissons nos propres revendications pour l'instant en veilleuse .

L'URGENCE est AILLEURS.

L'URGENCE et L'ACTUALITE concernent la mise en place du SYSTEME POLITIQUE que nous voulons pour la TUNISIE de demain. C'est là que doit actuellement se concentrer l'expression du peuple tunisien. La réussite de la REVOLUTION en dépend. Notre AVENIR en dépend.

C'est d'autant urgent que, pour nous, tout cela est NOUVEAU. Chaque tunisien en droit de VOTER doit participer à cette étape EXTREMEMENT IMPORTANTE ET DELICATE. La réalité est que NOUS NE SOMMES PAS PREPARES à l'exercice de la politique, à l'exercice de la démocratie. Le TEMPS joue contre nous. Six mois (ou plus) c'est vite passé.

Le DANGER nous GUETTE.

Réveillons nous, restons VIGILANTS, ne nous laissons pas "embobiner" par ce Gouvernement PROVISOIRE que nous avons "accepté dans l'urgence" et dont on doit CRAINDRE les réflexes TENDANCIEUX qui risquent, "par petites touches", de nous replacer dans ce que nous ne voulons plus.

Certes que Ben Ali et sa clique sont out. C'est une REALITE, presque un rêve. Certes que la vie normale a repris son cours, mais il ne faut pour autant pas que l'on revienne (presque par réflexe) à notre LETHARGIE de spectateur.

Tout va vite, la VIGILANCE doit être QUOTIDIENNE minutieuse, d'autant que chaque action du Gouvernement est généralement relayée et "soutenue", volontairement ou par réflexe, par les médias pour être présentée de manière pompeuse.

La REVOLUTION dont nous prévalons déjà n'aura pas eu lieu si elle se suffit de l'éviction de Ben Ali. Elle n'aura lieu que si elle engendre un nouveau SYSTEME POLITIQUE basé sur le pluralisme, la démocratie, les droits de l'homme … et toutes ces valeurs qui n'étaient que slogans.

Le peuple tunisien doit aujourd'hui s'inscrire dans 2 types d'actions

1- TRAVAILLER, plus que jamais, chacun dans son secteur;

et en même temps

2- PARTICIPER au choix et à la mise en place du SYSTEME POLITIQUE qui est en train de se décider pour la TUNISIE et dont dépend notre avenir. Nous PREPARER à élire ceux qui nous représenteront et à qui nous confieront la gouvernance de la Tunisie.

Je voudrais rajouter: RESTER en EVEIL. ANALYSER minutieusement les actions du Gouvernements PROVISOIRE et des différentes COMMISSIONS.
Ce dernier point pourrait être assuré en grande partie par une COMMISSION de VIGILANCE ( une sorte d"opposition au Gouvernement PROVISOIRE" en préambule à l'exercice démocratique) qui serait consultée pour les décisions importantes, et dont le rôle serait d'empêcher toute DERIVE, toute marche arrière. Cette question est d'actualité dans les différents meetings organisés ces derniers jours.

La révolte arabe et les intellectuels français

Par Catherine Gouëset, publié dans l'express.fr  le 07/02/2011 à 17:10

La révolte arabe et les intellectuels français
"Il y a peu de chances que nous regrettions ces régimes qui vont tomber. Quand bien même le pire en profiterait", estime Caroline Fourest.  
REUTERS/ Finbarr O'Reilly

Faut-il soutenir la soif de liberté et de changement des Tunisiens et des Egyptiens? Finkielkraut, Glucksman, Adler... une partie de l'intelligentsia tricolore ne cache pas sa gêne.

 
Faut-il soutenir la soif de liberté et de changement de la "rue arabe"? Cette question suscite le malaise d'une partie des intellectuels et chroniqueurs français, les "néoconservateurs à la française", comme les appelle Libération.  
En interrogeant, le 3 février, Alain Finkielkraut sur son silence face aux événements en cours, c'est justement Libération qui a lancé le débat. Le quotidien rappelle que ces intellectuels médiatiques avaient refusé de condamner l'intervention américaine en Irak, "au nom de la démocratisation du monde arabe". Ils ont également été prompts à soutenir les manifestations contre les régimes prosoviétiques à l'Est dans les années 1990 ou, plus récemment, contre la réélection contestée, et contestable, de Mahmoud Ahmadinejad en Iran.  
Mais pour l'Egypte et la Tunisie, c'est une autre histoire. "Dans les pays de l'Est, il y avait une tradition démocratique dont les intellectuels dissidents, notamment tchécoslovaques ou polonais, étaient les héritiers. Une telle tradition existe-t-elle en Egypte? Je l'espère, mais je n'en suis pas sûr", assène Alain Finkielkraut. Il rejette la comparaison, souvent citée, des mouvements islamistes de Tunisie ou d'Egypte avec le parti "islamo-conservateur" AKP en Turquie. "L'AKP doit composer avec les laïcs et ceux-ci ont, en Turquie, une force et une légitimité sans équivalent dans les pays arabes", explique-t-il.  
Les risques des révolutions arabes...
André Glucksmann, dans une chronique confiée au même Libération ce lundi 7 février, nuance: "Pas question de déplorer la chute d'un tyran, explique-t-il. Saluons les révolutions arabes (...) mais de grâce ne les flattons pas. Les risques, tous, même les pires périls, sont devant elles" prévient-il. 
Alexandre Adler , lui aussi, paraît plus inquiet que réjoui par les événements en cours. "Vers une dictature intégriste au Caire?" interroge-t-il , dans Le Figaro du 29 janvier. Il exprime son mépris pour Mohamed El-Baradei, l'un des opposants à Moubarak, qu'il qualifie de "pervers polymorphe". Ce dernier a "tout fait à la tête de l'Agence internationale de l'énergie atomique à Vienne pour couvrir ses amis iraniens dans leurs menées prolifératrices" et est maintenant "le cheval de Troie intéressé" des Frères musulmans, peste le chroniqueur. 
"Alain Finkielkraut est un culturaliste. Il est semble-t-il des aires culturelles sans tradition de démocratie et donc qui ne peuvent y prétendre", s'emportent Sophie Bessis et Ali Mezghani dans Libération, ce lundi. "La solidité des traditions démocratiques en Europe de l'est se situe certainement, selon lui, dans l'ADN des peuples", moquent-ils, en rappelant que ces pays ont aussi connu des "absolutismes monarchiques ou religieux" et "des dictatures fascistes et communistes." 
Daniel Lindenberg, historien des idées, interrogé par Le Monde du 6 février, va plus loin: "beaucoup d'intellectuels pensent au fond d'eux-mêmes que les peuples arabes sont des arriérés congénitaux à qui ne convient que la politique du bâton". 
Soulignant la "maturité des insurgés", Bernard-Henri Lévy s'était réjoui, lui, de la chute de Ben Ali dans son Bloc-notes du Point, le 20 janvier. BHL expliquait que Rached Ghannouchi, le leader du parti islamique Ennahda, ne deviendrait pas un nouveau Khomeiny: "Il suffit de lire les timides déclarations qu'il a pu faire depuis la fuite de Ben Ali pour comprendre que ce n'est pas demain la veille", disait-il. "Alors pourquoi, ne pas renoncer à nos idées toutes faites? Pourquoi ne pas nous laisser porter par l'événement et par la leçon de démocratie arabe, pour l'heure sans équivoque, qu'administre la Tunisie?" demandait-il.  
Il n'y a pas de "révolution arabe" unique, qu'il faudrait, de Tunis à Sanaa en passant par Alexandrie, saluer dans des termes identiques 
Mais, lui aussi craint de voir les islamistes "ramasser la mise après la chute de Moubarak", comme il l'écrit dans un éditorial du 3 février. "Il faut se débarrasser des idées toutes faites: à commencer par celle d'une 'révolution arabe' unique, émettant sur une longueur d'onde unique, et qu'il faudrait, de Tunis à Sanaa en passant par Alexandrie, saluer dans des termes identiques", écrit-il. 
"Curieusement, nos trois vedettes médiatiques qui s'inquiètent fortement de l'arrivée au pouvoir d'un mouvement intégriste religieux, n'ont jamais rien dit contre le fait qu'en Israël un parti de cette nature soit membre depuis longtemps de la coalition gouvernementale. Le parti Shass, un parti extrémiste religieux (et raciste), est au pouvoir en Israël avec un autre parti d'extrême droite, celui-ci laïc et tout aussi raciste, Israel Beiteinu", s'étonne Pascal Boniface dans son blog du Nouvel Obs.  
"Il y a peu de chances que nous regrettions ces régimes qui vont tomber. Quand bien même le pire en profiterait", tranche Caroline Fourest, croisée de la laïcité dans sa tribune publiée dans Le Monde du 5 février. Evoquant cette "crainte du pire" exprimée par Benyamin Netanyahu, elle souligne que "son inquiétude serait plus convaincante s'il avait su profiter de la 'stabilité' de l'Egypte pour faire avancer le processus de paix. Au lieu de refuser toutes les concessions faites par l'Autorité palestinienne. Résultat, le processus de paix est enterré, l'Autorité palestinienne discréditée, le Hamas revigoré et la gauche israélienne au fond du trou. En quoi cela pourrait-il être pire? Le conflit du Proche-Orient pourrit la géopolitique depuis trop longtemps. Il a perdu le droit de justifier qu'on diffère, en plus, la démocratisation arabe." 
"Quand la Hongrie s'est soulevée contre la tyrannie en 1956, la propagande de l'Etat s'est déchaînée", explique Jean-François Kahn, toujours dans Libération. Et l'ancien directeur de Marianne de conclure: "Des éléments droitiers, réactionnaires et même fascisants participaient de cette révolte. C'était vrai. Et leurs héritiers ont même gagné les dernières élections. Pour autant, fallait-il s'interdire de soutenir cette insurrection magnifique?"  

Monde arabe : l'agonie d'un système

LE MONDE ECONOMIE | 07.02.11 | 18h01
 
 
Une du "Monde Economie" du "Monde" daté du mardi 8 février.
Une du "Monde Economie" du "Monde" daté du mardi 8 février.DR

Pour Lahcen Achy, économiste au Carnegie Middle East Center à Beyrouth, "si le domino égyptien tombe, la contagion ne pourra plus être arrêtée. Mais il n'y aura plus d'effet de surprise : tout se jouera alors sur la capacité des gouvernements à anticiper sur la révolte en réformant à temps".

C'est ce qu'ont amorcé le roi Abdallah II de Jordanie en changeant de premier ministre, le président Assad de Syrie en annonçant des réformes politiques ou économiques, tout comme le gouvernement d'Alger qui espère ainsi désamorcer l'appel général à manifester le 12 février.
Car la "contagion" n'est pas que le résultat d'une appartenance culturelle commune au "monde arabe", démultipliée par les technologies de communication, mais aussi d'une histoire économique et sociale partagée.
Tous les pays de la région MENA (acronyme de Middle East et North Africa - Moyen-Orient et Afrique du Nord) ont franchi au cours des trente dernières années une étape de développement économique et social qui les a menés au seuil du statut d'"économies émergentes" intégrées, selon des modalités variées, à l'économie mondiale, tout comme l'ont fait nombre de pays asiatiques et latino-américains.
LA PREMIERE DES CRISES SOCIOPOLITIQUES DES EMERGENTS
Si la crise financière de 2008 signe le déclin des pays riches, la crise arabe est la première des crises sociopolitiques des pays émergents : c'est pourquoi elle est surveillée de près à Pékin, New Delhi, Johannesburg et Brasilia. Même si aucun déterminisme économique ne peut rendre compte de la variété des situations, et a fortiori prédire l'avenir.
"Un des points communs entre les pays arabes est d'avoir érigé l'économie politique au-dessus de l'économie", note Samir Aita, président du Cercle des économistes arabes et rédacteur en chef de l'édition arabe du Monde diplomatique.
Après la décolonisation, le modèle de l'Etat-providence s'était imposé, "généralisant l'éducation, l'électrification des campagnes, les infrastructures". Mais les institutions de l'Etat ont été rapidement confisquées par des "systèmes de pouvoir" dynastiques, claniques ou politiques.
"Pour maintenir leur réseau de clientèle, ils ont accaparé différentes rentes : la rente pétrolière, puis d'autres, dans la téléphonie, l'immobilier, le tourisme", poursuit M. Aita, donnant naissance à des régimes politiques qu'il qualifie de "monarchies non-constitutionnelles" ou de "républiques à vie, héréditaires".
Dans les années 1990, ces pays se sont lancés, suivant les recommandations du Fonds monétaire international (FMI), dans l'ajustement structurel, qui s'est traduit par la dégradation des services publics et des infrastructures. "Enfin, ajoute M. Aita, un modèle de libéralisation économique à la Dubaï s'est imposé, avec des accords de libre-échange, une course aux zones franches de production, l'appel aux investisseurs étrangers, la spéculation immobilière..."
La région MENA a alors connu une croissance moyenne de 5 % sur la période 2000-2010, bien supérieure à celle des pays occidentaux. Sans que les minorités au pouvoir depuis trente ans abandonnent leur action prédatrice, au contraire renforcée par l'ouverture aux échanges économiques.
"Les citoyens pauvres de ces pays payent le prix fort de la corruption au travers de coûts de projets plus élevés (10 % en moyenne), d'une croissance plus faible et de barrières à l'entrée qui limitent la concurrence, et donc la baisse des prix", observe Fadi Halout, vice-président du cercle des économistes arabes. "Le potentiel réel de ces pays se situe autour de 7 % à 8 %", ajoute Bénédict de Saint-Laurent, conseiller scientifique d'Anima, une agence de promotion des investissements dans la zone.
DES RESSOURCES LIMITEES
Mais tous ces pays ne disposent pas des mêmes atouts, ce que reflètent le niveau et les modalités de leur insertion dans l'économie mondiale. "Un autre point commun est que leurs ressources sont limitées : l'eau, les terres arables ou aménageables manquent. Le "pays utile" est souvent limité au littoral", observe Hakim Ben Hammouda, économiste d'une grande organisation internationale.
Les uns disposent de la manne pétrolière (Algérie, Arabie saoudite, Libye, Yémen) mais doivent importer la quasi-totalité des produits alimentaires et des biens de consommation ; les autres produisent en partie de quoi nourrir leur population (Maroc, Tunisie, Egypte), mais doivent importer leur énergie.
Bref, rares sont ceux qui présentent une balance commerciale harmonieusement répartie entre les différents secteurs d'activité.
Ces déséquilibres structurels, couplés au fonctionnement du système politique, ne permettent pas de générer une croissance suffisante pour absorber les millions de jeunes, éduqués et qualifiés, dans des pays qui viennent tout juste de connaître leur "transition démographique".
"L'Egypte, par exemple, est passée d'environ 18,5 millions d'habitants vers 1945 à plus de 85 millions aujourd'hui, et devrait atteindre 111 millions en 2030. C'est comme si la France était passée de 40 millions d'habitants en 1945 à 184 millions en 2010 !", note M. de Saint-Laurent. La population active augmente de 2,2% à 3,7% par an selon les pays.
Certains ont bien lancé des -politiques de diversification -économique. Mais les industries (agroalimentaire, textile) restent majoritairement tournées vers l'exportation et la sous-traitance -plutôt que vers un marché intérieur trop limité, même si des tentatives de remonter la chaîne de valeur au sein du commerce international apparaissent, avec l'automobile au Maroc ou les pièces pour l'aéronautique en Tunisie.
Mais la majorité des emplois demeurent peu qualifiés et mal payés.
Certes, en Tunisie, au Maroc, en Egypte, quelques entreprises puissantes ont vu le jour à la faveur de cette diversification. Mais "leur structure - ce sont des groupes familiaux et verticaux, afin de contrôler toute la chaîne de valeur - bride la capacité d'innovation et de développement du tissu économique ", observe M. de Saint-Laurent, pour qui ces économies souffrent d'abord du manque de PME, alors que le potentiel existe.
La dépendance aux marchés mondiaux - avec le prix du pétrole, la sous-traitance, le tourisme - a rendu les pays arabes beaucoup plus sensibles que leurs homologues asiatiques et latino-américaines au choc de la crise mondiale : les prix ont flambé, la croissance s'est effondrée, les pouvoirs sont contestés par une jeunesse qualifiée et nombreuse. Le "modèle" économique pourrait ne pas y survivre : il n'est pas sûr que les réserves financières des Etats pétroliers et la main de fer des pouvoirs en place suffiront pour y résister.
D'autant que les alternatives se dessinent.
LA TURQUIE ET SA TRANSITION REUSSIE
Les regards de la jeunesse arabe sont moins tournés vers l'Iran et ses mollahs que vers la Turquie et sa transition réussie.
A partir des mêmes prémices, le pays est arrivé à se débarrasser, par la voie démocratique, d'un pouvoir militaro-clanique, à s'ouvrir aux marchés internationaux en diversifiant son industrie et en remontant la chaîne de valeurs, ce qui lui a permis de générer une nouvelle classe d'entrepreneurs dynamiques appuyée à la fois sur de grands groupes et un tissu de PME très actifs à l'international.
Aujourd'hui, ce sont les investisseurs et les entreprises turques qui conquièrent les marchés de la région, tant dans les grands équipements (aéroports du Caire, de Tunis et de Dubaï) que sur les marchés de biens de consommation.
La réticence du président de la République française, Nicolas Sarkozy, et de la chancelière allemande, Angela Merkel, à ouvrir les portes de l'Union à la Turquie a réorienté la stratégie politique et économique de ce pays et de ses entreprises vers ses anciens sujets de l'Empire ottoman. Des accords de libre-échange ont ainsi été signés avec le Maroc, la Syrie, la Jordanie.
L'Europe a soutenu jusqu'au bout des pouvoirs moribonds dont les rivalités nationalistes ont fait échouer l'Union pour la Méditerrannée. Elle persévère dans cette erreur historique en négligeant ceux qui pourraient bien modeler le renouveau du monde arabe.
Antoine Reverchon et Adrien de Tricornot

dimanche 6 février 2011

Le récit de la fuite de Ben Ali dans "Le Monde" du 6 février

A 17 h 45, le 14 janvier, le président déchu Ben Ali s'enfuit dans l'avion BBJ TS-IOO par Isabelle Mandraud "Le Monde".

A 17 h 45, le 14 janvier, le président déchu Ben Ali s'enfuit dans l'avion BBJ TS-IOO.

Des témoins racontent le départ précipité et le vol du chef d'Etat tunisien vers l'Arabie saoudite

 Lorsque l'ancien président Zine El-Abidine Ben Ali a quitté la Tunisie, le 14 janvier, pensait-il y revenir très vite ? C'est ce qu'il a laissé entendre à l'équipage qui l'a accompagné à bord de l'avion présidentiel, ce soir-là, en Arabie saoudite : " Allez vous reposer et demain, vers 7 heures, on repart pour la Tunisie ", a-t-il lancé au commandant de bord et au copilote, à son arrivée à Djeddah, avant de rejoindre le pavillon royal de l'aéroport.

Ils étaient cinq à composer l'équipage : les deux pilotes, un mécanicien, une hôtesse et un steward. A partir du témoignage précis de certains d'entre eux et d'un responsable au sol, Le Monde a pu reconstituer le dernier vol du président déchu. Il apporte un éclairage précieux sur les conditions du départ du dirigeant tunisien, qui demeure, à bien des égards, mystérieux. A-t-il été poussé vers la sortie ? Ou bien un plan avait-il été ourdi pour l'éloigner d'une situation de chaos, avant de le faire revenir comme celui pouvant ramener l'ordre ?

Le 14 janvier, alors que la police a commencé à charger les manifestants, à Tunis, la direction de l'aviation civile est prévenue qu'un plan de vol " pour entraînement " est déposé concernant l'appareil immatriculé BBJ TS-IOO, c'est-à-dire l'avion présidentiel, un Boeing 737-700 équipé d'une trentaine de sièges, d'un bureau, d'une chambre et d'un cabinet de toilettes avec douche. Le plan est un leurre. Aucune indication n'est donnée sur d'éventuels passagers : les codes Tunis 01 et Tunis 02, qui correspondent au président et à sa femme, ne sont pas communiqués. Le personnel navigant est convoqué peu avant 17 heures, dans le hangar qui abrite l'avion présidentiel sur la base militaire de l'Aouina, en face de l'aéroport de Tunis-Carthage.

Un convoi arrive. D'une Mercedes noire sortent M. Ben Ali, vêtu d'un costume bleu et d'une cravate rouge, et sa femme, Leïla Trabelsi, " pas maquillée ", ainsi que leur jeune fils. D'une Porsche Cayenne grise descendent à leur tour l'une des filles du couple, Halima, et son fiancé. Puis viennent trois employés, deux femmes et un homme. L'équipage note la présence autour de l'appareil, en nombre beaucoup plus important qu'à l'accoutumée, de membres de la garde présidentielle suréquipés. Parmi eux figure leur chef, Ali Seriati.

Le plein est fait, pas tout à fait, seize tonnes de carburant. Les passagers n'ont avec eux que quelques bagages, peu volumineux. Soudain, d'autres véhicules surgissent, avec, à leur bord, une quinzaine de membres de la famille Trabelsi, dont Mourad Trabelsi et sa famille, ainsi que le chanteur Seïf Trabelsi. Ils sont armés. Les gardes du corps du président ne les laissent pas monter à bord, en leur promettant qu'ils prendront un autre avion.

Dans le cockpit, M. Ben Ali dit aux pilotes : " Nous allons à Djerba - île tunisienne située dans le golfe de Gabès - , c'est plus calme. " " Je vais monter avec eux parce qu'ils ont peur, précise-t-il en désignant sa famille, puis je reviendrai avec vous. " Leïla Trabelsi s'inquiète de savoir si l'avion a bien reçu l'autorisation de décoller. L'appareil quitte la piste à 17 h 45.

" Le président était très stressé, normalement, il ne va jamais dans la cabine de pilotage, rapporte un membre de l'équipage. Au bout de quelques instants, poursuit-il, M. Ben Ali nous a demandé de faire route vers Djeddah - Arabie saoudite - et il a ajouté : "Si jamais nous n'avons pas assez de fuel, nous pouvons nous ravitailler en Libye". " Cela ne sera pas nécessaire.

Habitué à ne pas commenter les décisions du chef de l'Etat, l'équipage obtempère, mais le commandant de bord et son copilote s'assurent auprès des autorités libyennes, puis égyptiennes, qu'ils peuvent survoler leur territoire.

Durant le trajet, le président tunisien commentera une seule fois la situation dans son pays : " Ce sont les islamistes qui font tout ça, confie-t-il à l'équipage, ils se sont introduits dans la police, vous allez voir, ça va s'aggraver. " Il passe deux appels depuis son bureau. L'un de ses gendres, Sakhr El-Materi, tente de le joindre de son côté, en apparence sans succès.

A 22 h 50, l'avion se pose en Arabie saoudite, avec difficulté. Une violente tempête de pluie s'est abattue sur Djeddah et les autres avions sont déroutés vers Médine. " Nous roulions tout doucement sur la piste, cela a inquiété le président qui est revenu dans la cabine de pilotage. " Il est accueilli par des dignitaires saoudiens que les navigants tunisiens ne reconnaissent pas.

Mais, à terre, les membres de l'équipage, qui ont des chambres retenues au Hilton, reçoivent des messages angoissés de leurs proches. Dans un salon de l'aéroport, ils apprennent en regardant, médusés, la chaîne Al-Jazira, qu'un avion transportant la famille présidentielle, en fuite, se serait posé en Sardaigne. Inquiet, le commandant de bord tente de joindre le palais de Carthage, puis le PDG de Tunisair (la compagnie nationale), Nabil Chettaoui. Après des hésitations, l'équipage a l'autorisation de redécoller et ne demande pas son reste. Un plan de vol est déposé cette fois au nom de Tunisair, ce qui permettra à l'avion de survoler sans difficulté l'Egypte, la Grèce puis Malte.

L'appareil repart avec le plein de carburant à 1 h 50. " Nous étions tous angoissés, on n'arrêtait pas de se dire : on a laissé le président, témoigne un membre de l'équipage. Mais quand nous sommes arrivés, à 6 h 30 du matin à Tunis, l'armée nous a accueillis en nous remerciant d'avoir ramené l'avion. "

Isabelle Mandraud (Le Monde 6/11/2011)

Le RCD bientôt dissout. Liberation.fr - 6/2/2011.

Le ministère tunisien de l’Intérieur a annoncé dimanche soir la «suspension» des activités du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti au pouvoir sous le président Ben Ali, en prévision de sa dissolution, dans un communiqué lu à la télévision nationale.
«Dans le souci de préserver l’intérêt suprême de la nation et d’éviter toute violation de la loi, le ministre de l’intérieur a décidé de suspendre toutes les activités du RCD, d’interdire toutes réunions ou rassemblements organisés par ses membres et de fermer tous les locaux appartenant à ce parti ou gérés par lui», précise le communiqué du ministère.
Le ministre Fahrat Rajhi a pris ces mesures «dans l’attente de présenter une demande officielle à la justice en vue de sa dissolution», ajoute-t-il.
Le communiqué affirme que cette décision se fonde sur la loi sur les partis de 1988, mais n’a pas détaillé les raisons précises qui ont conduit à cette décision. Le gouvernement transitoire a dénoncé à plusieurs reprises ces jours derniers «un complot» des partisans du président déchu, affirmant que les attaques menées dans certaines villes étaient l’oeuvre de jeunes payés par le RCD.
Depuis la chute du président Zine El Abidine Ben Ali, qui a fui le pays le 14 janvier, des milliers de Tunisiens manifestent chaque jour pour exiger la bannissement pur et simple du RCD, symbole honni de répression et de corruption.

Deux millions d’adhérents

Le gouvernement transitoire de Mohammed Ghannouchi avait annoncé le 20 janvier que l’Etat allait prendre possession des «biens mobiliers et immobiliers» de ce parti et procéder à la séparation de l’Etat et du RCD, après 23 ans de règne sans partage sur la vie politique du pays.
Le RCD, qui revendiquait plus de deux millions d’adhérents sur une population de 10 millions, a été fondé en 1988 par le président déchu sur les restes du Néo-Destour, qui avait conduit le pays à l’indépendance sous la houlette du président Habib Bourguiba.
Quatre jours après sa fuite en Arabie saoudite, l’ex-président Ben Ali avait été radié à la tête du RCD, mais n’avait pas été remplacé. Lors de la présidentielle de 2009, le «candidat Ben Ali» avait remporté 89,62% des suffrages.
Membre de l’Internationale socialiste depuis 1989, le RCD en a été exclu le 17 janvier à la demande des socialistes français.
Rencontré par l’AFP quelques heures avant l’annonce du gouvernement de transition, le secrétaire général du RCD, Mohamed Ghariani, avait jugé que les appels à la dissolution du RCD qui se multiplient étaient une «erreur monumentale».
M. Ghariani a par ailleurs démenti toutes les accusations de «complot» suite aux violences des derniers jours imputées au RCD. «A-t-on arrêté des membres de ces bandes? Est-ce qu’ils ont avoué être membres du RCD ou être payés par lui?», a-t-il demandé.
(Source AFP)

Nouvelle flambée de violences dans plusieurs villes. Liberation.fr

La Tunisie a replonglé ce weekend dans la violence, avec plusieurs attaques menées par des bandes de jeunes contre des postes de police ou administrations au Kef (nord-ouest), à Kébili (sud) et à Gafsa (centre-ouest), a-t-on appris de sources syndicales et officielles.
Après de premiers affrontements qui s’étaient soldés samedi par la mort de deux manifestants selon le ministère de l’Intérieur, quatre de sources syndicales, de nouveaux heurts ont éclaté dimanche au Kef.
L’immeuble abritant le siège de la police, déjà en partie incendié samedi, était de nouveau en feu dimanche après-midi, selon des sources syndicales, qui ont précisé que l’armée avait été déployée dans la ville après des attaques menées par des «bandes de jeunes».
«C’est la panique en ville. L’immeuble (des) forces de sécurité du district est en feu. L’armée cherche à faciliter le travail des secours», a affirmé à l’AFP Raouf Hadaoui, un syndicaliste joint par téléphone. «La situation est explosive avec des tirs à balles réelles et des incendies dans plusieurs endroits», selon un autre témoin.

«Ils sont payés par le RCD»

Des bandes de jeunes ont tenté d’attaquer la prison du Kef pour libérer des détenus et ont été repoussés par l’armée, ont aussi affirmé à l’AFP Raouf Hadaoui et un autre syndicaliste, Abdelatif Bouguera.
Tous deux ont affirmé que les jeunes, organisés en bandes mobiles, parcouraient la ville en pillant des habitations. «Ils sont payés par le RCD (ex-parti au pouvoir) pour semer le trouble», a déclaré M. Hadaoui.
De son côté, l’agence officielle TAP a confirmé l’incendie ainsi que le déploiement de l’armée.
Dans la nuit de samedi et dimanche, les troubles ont gagné la ville de Kébili, où un jeune est mort après avoir reçu une grenade lacrymogène en pleine tête lors de heurts avec les forces de l’ordre, selon la TAP.
Selon l’agence, un «groupe de jeunes» avait tenté d’attaquer et incendier un poste de la garde nationale à la sortie nord de la ville, avant d’être repoussé par les forces de l’ordre.
Le groupe a ensuite tenté d’attaquer un autre poste de la garde nationale puis s’est dirigé vers la résidence du gouverneur. L’armée s’est interposée, précise l’agence, qui rapporte que des sit-in avaient eu lieu samedi pour dénoncer la nomination du nouveau gouverneur.

Fuite du gouverneur

Dans le bassin minier du centre-ouest, le nouveau gouverneur de Gafsa, Mohamed Gouider, a été contraint dimanche de quitter ses bureaux à bord d’un véhicule de l’armée, sous la pression de nombreux manifestants qui demandaient sa démission, toujours selon la TAP.
Trois semaines après la chute du régime de Zine El Abidine Ben Ali, la situation reste très tendue en Tunisie. Le gouvernement a dénoncé à plusieurs reprises «un complot» des partisans du président déchu, affirmant que les attaques menées dans certaines villes étaient l’oeuvre de jeunes payés par son parti, le RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique).
Après un grand coup de balai dans la police et le remplacement des gouverneurs des 24 provinces du pays, le gouvernement de transition avait pourtant parié sur une amélioration de la sécurité et annoncé un allègement samedi du couvre-feu en vigueur depuis le 12 janvier.
Mais ces derniers jours les habitants de plusieurs villes et des partis politiques ont contesté les nominations de gouverneurs et réclamé un nettoyage en profondeur de toutes les administrations.
Le parti d’opposition Ettajdid (ex-communistes) a notamment dénoncé la nomination «sans concertation» de gouverneurs «issus pour la plupart du RCD».
A Tunis, José Ignacio Salafranca, le chef d’une délégation du Parlement européen en visite depuis quatre jours, a fait part de sa «vive préoccupation» après les morts du Kef et réclamé «une enquête pour identifier les coupables» afin de les traduire en justice.
(Source AFP)

Les partis politiques vus par un ingénieur et blogger tunisien.

lisez l'article sur les partis politiques tunisiens sur le blog Astrath, où j'ai emprunté la figure:

Tunisie, la révolution en marche. Liberation.fr - 5/02/2011


Tunisie, la révolution en trois actes

ACTE III. Le 14 janvier à 17 heures, Ben Ali quitte un palais à l’atmosphère crépusculaire et s’enfuit du pays. Récit des dernières heures du tyran et de son clan.

Carthage, la chute.

Par Christophe ayad Envoyé spécial à Tunis

La dernière fois que Riad ben Fadhel a vu Zine el-Abidine ben Ali, c’était vendredi 14 janvier, à 17 h 10 précisément. Cet ancien journaliste, visé par une tentative d’assassinat et blessé de deux balles par des inconnus suite à un article critique sur Ben Ali, rentrait chez lui à la fin d’une journée agitée. Au carrefour reliant la commune de Carthage, où se trouve le palais présidentiel, et la route de l’aéroport de Tunis, son véhicule a été stoppé pour laisser passer une quinzaine de 4 x 4 de luxe aux vitres teintées : Porsche Cayenne, Explorer, «toute l’armada».«Je me suis dit : tiens, c’est le Président ! J’ai regardé l’heure par réflexe. On ne savait pas ce qui se passait.»
Le cortège laisse à sa droite la fastueuse mosquée el-Abidine, file pied au plancher sur l’autoroute de Sousse, direction l’aéroport international de Tunis. Il entre dans la caserne de la Garde nationale pour rejoindre la base aérienne militaire jouxtant les pistes. Riad Ben Fadhel, qui dirige aujourd’hui une agence de communication, ne savait pas à ce moment-là que Ben Ali s’apprêtait à quitter la Tunisie pour l’Arabie Saoudite, perdant du même coup le pouvoir après vingt-trois ans de règne sans partage.
Mais le Président le savait-il lui-même ? «Je ne le jurerais pas, avoue une source très proche de l’ex-président et qui a ses habitudes au palais. Et si Ben Ali était allé accompagner sa femme Leila, son fils Mohamed et sa fille Halima pour les mettre en sécurité ?» L’homme qui pose la question a son idée sur la réponse mais il ne la formulera pas explicitement. Le récit qu’il fait de ce 14 janvier éclaire d’un autre jour la révolution tunisienne. Pour lui, jamais Ben Ali ne serait parti sans la rue. Mais jamais la rue n’aurait suffi à le faire partir. Parallèlement à la «révolution de jasmin» s’est déroulée une révolution de palais. Récit de cette journée des dupes.
Le matin, Ben Ali quitte sa résidence qui domine les hauts de Sidi Bou Saïd, entre 7 et 8 heures. C’est un soldat de sa garde qui l’assure. Il continue de surveiller la vaste villa entourée d’un haut mur blanc et décorée de tuiles vertes vernies. Le Président, qui l’a fait construire, y réside depuis dix ans. De là, on domine la mer et toute la capitale, même le palais de Carthage noyé dans les palmiers en bord de mer.
Des «supporters» de Ben Ali
La veille, Ben Ali a joué son va-tout dans un discours télévisé en arabe dialectal, où il a répété à plusieurs reprises «je vous ai compris». Visiblement désemparé, il promet que le sang ne coulera plus, laisse entendre qu’il ne se présentera pas à sa propre succession, en 2014, s’engage à des réformes politiques et à lutter contre la corruption. Aussitôt après, des «supporters» sortent l’applaudir dans les rues. Mais la manip fait long feu. La population voit l’aveu de faiblesse d’un homme qui n’a jamais supporté la moindre contradiction. Ce qu’elle veut, c’est qu’il parte. Tout de suite.
Pour ce discours, il a largement consulté, mais bien trop tard. Il est allé jusqu’à rappeler des conseillers de la première heure, tombés depuis en disgrâce. Rien, en effet, ne met fin à la contestation qui ne cesse de grandir depuis l’immolation par le feu, le 17 décembre, de Mohamed Bouazizi, le marchand ambulant de 26 ans, à Sidi Bouzid. Informé au bout de quelques jours, le Président aurait marmonné un «Qu’il crève». Mais les troubles persistent dans le centre du pays : le 28 décembre, il se résigne à se rendre au chevet de Bouazizi, dans le service des grands brûlés de l’hôpital de Ben Arous. Le 4 janvier, Bouazizi décède et les manifestations redoublent au niveau national. Le week-end suivant, le pays bascule dans le drame avec la tuerie d’une trentaine de personnes à Kasserine, Thala et Regueb.
Pendant toute la crise, Ben Ali semble coupé de la réalité du pays. Il réagit en retard, se trompe de problème. Le mardi 11 janvier, il promet 300 000 emplois quand les manifestants demandent déjà des libertés politiques. Il lui faut frapper un grand coup, reprendre la main. «Un émissaire est venu me voir, assure un ancien proche. Je lui ai fait dire : "Si tu es prêt à faire emprisonner ta belle-famille, tu as une chance de sauver ton poste." Il n’était pas satisfait de la réponse», conclut notre interlocuteur dont Ben Ali a pourtant repris quelques suggestions.
D’autres s’activent. Hakim al-Karoui, brillant banquier franco-tunisien et ancienne plume de Jean-Pierre Raffarin, est aperçu à Tunis. Des documents - dont la véracité est impossible à vérifier - circulent, attestant de ses conseils pour sauver Ben Ali. Aujourd’hui, Karoui, directeur à la banque Rothschild, conseille le Premier ministre de transition, Mohamed Ghannouchi, avec qui il a tissé des liens de longue date. Tout le monde conseille à Ben Ali de lâcher les Trabelsi, cette belle-famille envahissante devenue le symbole de tous les abus, de la corruption, de l’arbitraire, de la rapacité sans frein.
A la tête du clan de dix frères trône Leila Ben Ali, la seconde épouse du Président. Elle a progressivement circonvenu ses trois principaux conseillers : Abdelwahab Abdallah, qui gère la communication ; Abdelaziz ben Dhia, conseiller spécial ; et Iyadh el-Ouederni, directeur de cabinet et idéologue du régime. Ils lui obéissent autant qu’au Président.
Au palais, tout le monde s’agite
Ben Ali est malade, dit la rumeur. Il semble depuis un moment déconnecté des réalités. En décembre, il choque jusqu’à ses conseillers en allant accueillir à l’aéroport un champion de natation, de retour des championnats du monde en petit bassin à Dubaï. Au lendemain de l’immolation de Bouazizi…
Mais en ce vendredi 14 janvier, l’ambiance est crépusculaire. Abdallah a disparu. Depuis deux jours, Slim Chiboub, un gendre marié à Dorsaf, l’une des trois filles du premier mariage de Ben Ali, est parti en Libye. Leila, qui a multiplié les allers-retours à Dubaï, est rentrée au dernier moment. Une source fiable la voit au palais la veille au soir. Tout le monde s’agite, s’affole. En fait, l’homme fort est Ali Seriati, le chef de la sécurité présidentielle. C’est un Ben Ali bis, «plus dur et plus vicieux», résume un homme qui le connaît. C’est un militaire qui a fait carrière dans le renseignement, puis à la Sûreté générale, où il a été nommé par Abdallah Kallal, ministre de l’Intérieur au début des années 90, avant de présider la chambre haute du Parlement. La torture, la surveillance, le quadrillage du pays au quotidien, c’est lui. Le ministère de l’Intérieur est son royaume : il a porté ses effectifs à 120 000 hommes, trois fois plus que l’armée, a nommé des chefs de département qui lui doivent tout et lui obéissent au doigt et à l’œil.
C’est Seriati qui gère les événements, assurant au Président qu’il va reprendre les choses en main, que la crise est sous contrôle. A plusieurs reprises, ce dernier retarde le déploiement de l’armée, à la demande de son «sécurocrate». Lorsque Ben Ali convoque le chef d’état-major, Rachid Ammar, durant le week-end du 8-9 janvier, c’est déjà trop tard. Le militaire pose une condition : ses hommes ne tireront pas sur des civils désarmés. L’armée veut bien maintenir l’ordre, pas réprimer. Contrairement à ce qui a pu être écrit à ce moment-là, Rachid Ammar, nommé après un mystérieux accident d’hélicoptère qui a décapité l’état-major en 2002, n’est ni démis ni assigné à résidence. Proche de son ex-ministre de la Défense, Kamel Morjane, passé aux Affaires étrangères, le chef d’état-major n’aime guère les Trabelsi, qui draguent ouvertement les généraux depuis l’été dernier. Une bonne partie d’entre eux ont été invités à une fastueuse fête donnée par Belhassen Trabelsi, qui a réussi à faire nommer un de ses hommes au ministère de la Défense, Ridha Grira. Celui-ci a passé une décennie, lorsqu’il était en charge des terres domaniales, à faire déclassifier des terrains pour le compte des Trabelsi.
Face à la prudence du général Ammar, Seriati, lui, adopte une stratégie jusqu’au-boutiste. Il envoie des renforts à Thala et Kasserine. Ces nouvelles troupes, qui viennent s’intégrer aux Brigades d’ordre public (BOP) dirigées par Ali Ganzoui, un fidèle, n’hésitent pas à tirer à balles réelles. Elles comptent des snipers qui visent les manifestants à la tête depuis les toits d’immeuble. Plusieurs observateurs se demandent si Seriati n’a pas joué la carte du pire pour affaiblir un Ben Ali qu’il sentait perdu. «Il l’a poussé à la faute, en espérant ramasser la mise», confirme un proche. En dépit du cessez-le-feu, il y aura treize morts.
Le 14 janvier en fin de matinée, Seriati fait monter la tension au palais. Ses hommes se font de plus en plus menaçants envers les visiteurs. «Ben Ali est un poltron. Il a toujours eu maladivement peur», assure un ancien conseiller. Tout le monde se souvient de cette scène lors de l’enterrement de Hassan II, en juillet 1999 : Clinton et Chirac, venus assister aux funérailles, descendent de voiture pour approcher la foule, orpheline de son souverain. Le seul à ne pas quitter son véhicule est Ben Ali. «Vendredi, Ben Ali a perdu les pédales, raconte le conseiller. Seriati l’a affolé en lui racontant qu’il y avait 60 000 manifestants devant le ministère de l’Intérieur.» En fait, il y en avait dix fois moins.
Souricière à l’aéroport
Hors les murs, il se passe des choses étranges. Des équipes des forces spéciales sillonnent la ville à la recherche de membres de la famille Trabelsi. Leila donne le signal du départ à ses proches. Elles les appelle en les enjoignant de se rendre à l’aéroport pour embarquer sur des vols commerciaux à destination de Milan et Lyon. La rumeur de leur départ imminent se propage. Le jeune commandant de bord Kilani, en partance pour Satolas, refuse de décoller, pensant que des Trabelsi vont embarquer. Il s’évanouit peu après, ému de sa propre audace. En fait, c’est une souricière. L’un après l’autre, les Trabelsi arrivent au salon d’honneur présidentiel, où ils passent sous la garde d’hommes de Seriati. En tout, 35 personnes, femmes et enfants compris, dont Imed Trabelsi, pourtant donné pour mort dans les jours qui ont suivi la chute de Ben Ali. Seul Belhassen, le chef du clan, parti en bateau, échappe au piège. Il descend au port de Sidi Bou Saïd, demande de faire affréter son yacht, puis revient moins d’une heure plus tard à bord d’un 4x4 avec toute sa famille. Cap sur l’Italie, d’où il s’envolera pour le Canada, dont il est résident permanent. Localisé par la communauté tunisienne vivant sur place, il a été arrêté, plus exactement assigné à résidence dans l’hôtel de luxe où il se trouve avec sa famille. Ottawa a promis aux autorités tunisiennes de répondre à leur demande d’extradition. Sakhr al-Materi, mari de Nesrine, la fille préférée de Leila, décolle vers 14 heures, à bord de son propre Falcon. Il passe prendre sa femme à Eurodisney, avant de partir pour un pays du Golfe.
Le temps des militaires
En début d’après-midi, alors que l’ordre de disperser violemment la manifestation devant le ministère est donné, de mystérieuses équipes d’hommes très organisées attaquent les villas du clan Trabelsi, en particulier celle de Moez et celle de Slim Chiboub à Sidi Bou Saïd. «A ce moment-là, j’ai compris qu’un complot était en cours», assure une source bien informée. «C’était un feu vert, une manière de désigner la famille du Président à la vindicte. Ce que voulait Seriati, c’était envoyer Ben Ali en exil et reprendre le pouvoir en jetant en pâture les Trabelsi à l’opinion, résume le conseiller. Mais il a été doublé par Ammar, qui l’a cueilli à l’aéroport [décrété zone militaire pendant quelques heures] avec tous les Trabelsi.» Ils y sont toujours, en compagnie de Seriati, détenus à la caserne d’el-Aouina. En revanche, les trois filles du premier lit de Ben Ali sont épargnées, tout comme leurs époux restés au pays, à l’exception de Slim Chiboub parti en Libye.
Après le départ, le Premier ministre Mohamed Ghannouchi enregistre à la hâte et d’un ton peu rassuré un message télévisé où il annonce qu’il assure l’intérim. Le lendemain, Ben Ali l’appelle, il veut rentrer. Trop tard, lui répond Ghannouchi, qui avalise la vacance définitive. La stratégie du retour a échoué, celle du coup d’Etat dans la révolution aussi. L’armée a doublé Seriati. Plusieurs questions demeurent. Seriati a-t-il poussé Ben Ali de force dans le Boeing présidentiel qui l’a déposé en Arabie Saoudite avant de rentrer à Tunis ? Il semble bien que Ben Ali soit parti dans son avion personnel, piloté par son commandant de bord habituel, Cheikhrouhou. Pas en hélicoptère militaire via Malte ou dans un jet privé, comme cela a été écrit dans les heures qui ont suivi. Ou bien le bras droit est-il parvenu à persuader son patron de faire un tour, comme de Gaulle à Baden-Baden ? Ammar - et peut-être Morjane - étaient-ils informés par les Américains ? Ont-ils incité Ben Ali à partir, comme l’assurent leurs proches ? Morjane l’a démenti dans une interview au Figaro.
Seul le procès de Ben Ali, de Seriati et les témoignages d’Ammar et Morjane permettront peut-être un jour de connaître les dessous de ce 14 janvier historique.

A lire aussi

Tunisie: quatre morts après une nouvelle flambée de violences

La situation était encore tendue dimanche en Tunisie, où des manifestations réclamant le départ des fonctionnaires nommés sous Ben Ali ont eu lieu ces derniers jours, culminant samedi à Kef (centre-ouest).

Kasserine, le point de non-retour

ACTE II. Du 8 au 10 janvier, les forces d’élite du régime s’acharnent sur cette ville du centre-ouest, tuant une vingtaine de personnes. Ces journées de sang vont faire basculer le pays dans un soulèvement national.

Kasserine, le point de non-retour

ACTE II. Du 8 au 10 janvier, les forces d’élite du régime s’acharnent sur cette ville du centre-ouest, tuant une vingtaine de personnes. Ces journées de sang vont faire basculer le pays dans un soulèvement national. 
Par CHRISTOPHE AYAD Envoyé spécial à Kasserine

Ici, la révolution n’a pas été de jasmin, mais de sang et de larmes. C’est sans doute à Kasserine que les émeutes, encore circonscrites au centre du pays, ont basculé dans le drame national le week-end des 8 et 9 janvier. Fadhel Boujidi, un menuisier du quartier al-Nour, se souvient très bien du premier mort : «Le quartier était agité depuis plusieurs jours. Ce samedi matin, on enterrait un jeune qui venait de se brûler, comme Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid. Il s’appelait Hosni Jerbi, de la cité Ennahda. Salah Dachraoui ne participait pas à la manifestation. Soudain, j’ai entendu un coup de feu, il est tombé, puis un deuxième, Raouf Bouzidi, venu le secourir.» Jamais les forces de l’ordre n’avaient encore tiré à balles réelles à Kasserine. C’est arrivé d’un coup, sans sommation. Deux morts, puis un troisième durant l’enterrement du premier. Le cycle infernal a duré trois jours, au terme desquels quinze à vingt personnes ont été tuées. Les habitants de Kasserine continuent de parler de «quarante martyrs» ; au plus fort de la répression, une source syndicale anonyme, largement reprise par les médias, avait même évoqué «au moins cinquante morts». Qu’importe le nombre, Kasserine a payé le plus lourd tribu à la révolution tunisienne.

Incendie et «club des martyrs»

Contrairement au reste du pays, la chute du régime Ben Ali n’a été suivie d’aucune manifestation de joie. Kasserine, une ville sans charme, entourée de montagnes et coincée entre deux oueds, se sent encore plus pauvre et oubliée que d’habitude. Aucune autorité, aucun média tunisien n’est venu enquêter ici, rendre hommage aux victimes ou soutenir leurs familles. Raba, la mère de Salah Dachraoui, mort à 19 ans, vit toujours dans un dénuement complet avec les six enfants qui lui restent et sa mère, une paysanne sans âge au visage tatoué et aux bras chargés de bracelets en argent. Nordine, un grand frère de Salah, porte le blouson qu’il avait le jour de sa mort : un trou sur le flanc et un autre dans le dos marquent l’entrée et la sortie de la balle. Ils se tiennent tous dans la même pièce, les mains contre un réchaud en métal, la télévision branchée sur une récitation coranique.
Une sœur montre à chaque visiteur l’agonie de Salah à l’hôpital, filmée sur son téléphone portable : il arrive les yeux ouverts, déjà vitreux, un médecin tente un massage cardiaque. A la fin de la séquence, quatre minutes plus tard, ses paupières sont fermées. Sur la rue principale, le local du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD, le parti de Ben Ali) a été transformé en «club des martyrs». Repeint à la hâte après son incendie, ses murs sont décorés des photos des victimes. Cela va de Yakine Guernazi, un bébé de 9 mois asphyxié par les gaz lacrymogènes, à Ahmed Jabari, un commerçant de 61 ans, tué d’une balle tirée par derrière.
Ils viennent tous d’al-Nour et d’al-Zouhour, les deux quartiers les plus pauvres, séparés du centre-ville par la ligne de chemin de fer. Les égouts sont à ciel ouvert, seule la rue principale est goudronnée. Le chômage est encore plus élevé qu’ailleurs. «Cette misère, nous avions fini par ne plus la voir, regrette le Dr Habib Belgasmi, un notable. La dictature et l’habitude nous ont rendus insensibles.» La seule grande usine de la ville, qui fabrique de la pâte à papier, a vu six de ses sept unités de production fermer en trois ans. Même l’agriculture ne produit pas. Tout ce qu’il reste, c’est la débrouille et la contrebande. L’Algérie n’est qu’à 70 km, on va y acheter pétrole, cigarettes, pièces détachées, haschich. Kasserine a la réputation d’une ville dure, aux voyous sans pitié. Et le sentiment d’être négligé et méprisé par la capitale est encore plus fort qu’ailleurs. Fadhel Boujidi, le menuisier, avait 20 ans lors des émeutes du pain, en 1984 : «Il y avait eu beaucoup de morts à Kasserine. Ici, les gens n’ont rien. A Tunis, ils se méfient de nous et ils nous méprisent. Pour eux, nos vies ne valent rien.» Il assure qu’en 1992, une foule avait conspué Ben Ali, de passage dans la ville, parce qu’il n’était pas allé à la rencontre des habitants. «On n’en voulait plus de ce régime. On était tous dégoûtés, c’est pour ça que ça a explosé direct. On était prêts à mourir. Même les fonctionnaires en ont marre.» Fadhel a été arrêté une demi-douzaine de fois à cause de sa barbe non taillée, à la mode salafiste. «Quand le flic tapait trop fort, j’allais chez le barbier. Sinon, j’attendais jusqu’à l’arrestation suivante. Depuis 1996, on refuse de me délivrer des papiers d’identité et un passeport.» Un jeune du quartier en rajoute : «Ici, si tu pries, on t’arrête ; si tu bois, on t’arrête aussi. Même respirer, c’était interdit.»
A Kasserine, tout a commencé le 28 décembre, lorsque l’ordre des avocats a décrété une grève nationale de solidarité avec les manifestants de Sidi Bouzid. «Nous étions une cinquantaine, sur 80, à participer, se souvient Me Salma Abbasi. Mais nous n’avons pas pu tenir notre rassemblement, la police a pénétré dans le tribunal et jusque dans les salles d’audience pour obliger les grévistes à enlever leur brassard rouge.» Du jamais vu. Les avocats se tournent vers la rue. A partir du lundi 3 janvier, jour de la rentrée des classes, le mouvement prend de l’ampleur. Collégiens et lycéens, qui ont suivi sur Facebook les événements de Sidi Bouzid, donnent un second souffle à la mobilisation. Les heurts sont de plus en plus violents, notamment à Thala, non loin de là.
Tout bascule le vendredi 7 janvier. Des blessés par balles de Thala arrivent à l’hôpital de Kasserine, le seul équipé d’un bloc opératoire. Puis, on apprend la mort de Hassan Jerbi, qui s’était immolé la veille. La nouvelle fait le tour de la ville et, immédiatement, des manifestations éclatent dans les quartiers pauvres. Dans la nuit du vendredi au samedi, deux sièges du RCD, la municipalité et un poste de police sont incendiés dans le quartier al-Nour. Les émeutiers ne réclament plus simplement du pain et des emplois, ils s’attaquent aux symboles du pouvoir.

Le temps des snipers

Les autorités ont-elles voulu faire un exemple à Kasserine avant qu’il soit trop tard ? Ou les forces antiémeutes, peu habituées à ce genre de situation, ont-elles paniqué ? L’escalade dans la répression coïncide en tout cas avec l’arrivée de renforts policiers venus de la capitale ou des grandes villes côtières. «J’ai vu débarquer des unités mieux équipées, confirme un policier local qui préfère taire son identité. C’était aussi des BOP [Brigades de l’odre publique, un corps paramilitaire, ndlr], mais leurs tenues étaient plus neuves et leurs armes plus sophistiquées. Ils avaient des grenades lacrymogènes en plastique Nobel, bien plus efficaces que les anciens modèles en métal, et des fusils à lunette. Trois ou quatre d’entre eux étaient intégrés à chaque unité anti-émeute. Ce sont eux qui tiraient, directement pour tuer.» Les gosses d’al-Nour et d’al-Zouhour ont des centaines de vidéos et de photos accréditant la présence de tireurs, dont une voire plusieurs femmes, sur les toits du quartier. Ils les appellent les kanassa, les snipers. Certains ont le visage masqué par une écharpe ou une cagoule. La légende urbaine s’est greffée sur ces récits, et nombre d’habitants assurent qu’une tireuse effectuait une cabriole à la manière des ninjas ou levait le pouce à chaque fois qu’elle faisait mouche…

La police tire sur les cortèges funéraires

Au-delà des fantasmes, ce que les jeunes montrent sur les vidéos qu’ils ont filmées au téléphone portable, ce sont des scènes de guérilla urbaine. Chaque enterrement se transforme en manifestation, d’autant que pour atteindre le grand cimetière, à la sortie de la ville, il faut passer devant le siège central du RCD, le palais de justice, puis le gouvernorat, bâti comme un château fort, et la Garde nationale, l’équivalent de la gendarmerie. Le fait que la police tire sur des cortèges funéraires enrage littéralement la population. Tous les tabous ont sauté.
A côté du cimetière se trouve l’hôpital, qui a été le théâtre de scènes d’horreur pendant les trois jours de répression. Le Dr Habib Belgasmi, chirurgien dans le privé, a été appelé par le médecin d’urgence le dimanche 9 au matin : «Il pleurait, il appelait à l’aide. J’ai accouru. Nous étions complètement débordés par l’afflux de blessés. Ça arrivait par vagues. On n’a jamais manqué de sang, mais les blessures étaient trop graves et le matériel vétuste. Les policiers visaient la tête, les poumons, le thorax, l’abdomen. Ils voulaient tuer. Il y avait même des balles explosives, qui détruisent les organes internes. Jusqu’à maintenant, je me demande si je n’ai pas fait un cauchemar.»
La journée du lundi 10 janvier a été, de l’aveu général, la plus meurtrière. Mais à la nuit tombée, la police anti-émeute quitte subitement la ville, remplacée par l’armée, que les manifestants applaudissent. Avant de partir, les policiers semblent avoir défoncé les grilles du Magasin général (un supermarché) pour le livrer aux pilleurs. Plus tard, il a été incendié. Plusieurs banques ont été vandalisées, ainsi que Meublatex, un grand dépôt de mobilier, le magasin al-Wifaq. Dès le mardi 11, Kasserine est «libéré». L’armée se contente de garder les lieux stratégiques : les banques, les stations-service, les bâtiments administratifs.
Les habitants passent les trois journées qui suivent dans la psychose d’un retour des «escadrons de la mort». Ben Ali s’enfuit du pays le vendredi 14. Le lendemain, les détenus de la prison se soulèvent. Sous la pression, l’armée leur a ouvert les portes, craignant un drame similaire à celui de Monastir où une quarantaine de prisonniers ont péri dans un incendie. Aujourd’hui, 800 à 1 000 ex-prisonniers seraient dans la nature. La peur règne en ville. Chacun rapporte des scènes de vol, d’agression à l’arme blanche ou de braquages. La sous-préfecture a été incendiée et pillée par des bandes payées, paraît-il, par le RCD. Au tribunal, les juges menacent de cesser le travail s’ils ne bénéficient pas d’un minimum de sécurité.
Depuis les événements, l’avocate Salma Abbassi a perdu le sommeil : «Ce qu’on a vécu m’a détruite à l’intérieur. Le pays ne peut pas nous laisser dans cet état. Il faudra de l’argent, de l’attention et beaucoup de justice. Et s’ils ne veulent plus de nous, ils n’ont qu’à nous vendre à l’Algérie.» 

Sidi Bouzid, l’étincelle

ACTE I. Le 17 décembre, Mohamed Bouazizi, un jeune vendeur de légumes de cette petite ville du centre du pays, s’immole face au palais du gouverneur. Un geste désespéré qui va emporter le régime de Ben Ali. 

Sidi Bouzid, l’étincelle

Tunisie, la révolution en trois actes

ACTE I. Le 17 décembre, Mohamed Bouazizi, un jeune vendeur de légumes de cette petite ville du centre du pays, s’immole face au palais du gouverneur. Un geste désespéré qui va emporter le régime de Ben Ali.
Par CHRISTOPHE AYAD Envoyé spécial à Sidi Bouzid
 
Des manifestatants blessés lors d'affrontements avec la police le 9 janvier 2011, près de Sidi
Des manifestatants blessés lors d'affrontements avec la police le 9 janvier 2011, près de Sidi Bouzid. (© AFP Str)

C’est donc là que tout a commencé. Devant les grilles d’un élégant bâtiment orientalisant blanc et bleu aux décorations de stuc qui lui donnent l’allure d’une pâtisserie. Le gouverneur venait d’ailleurs de faire repeindre son palais, repaver le trottoir et installer des réverbères dorés. Il était autour de midi quand Mohamed Bouazizi a garé son chariot à bras devant le gouvernorat sous les yeux des «taxistes» garés sous les arbres. Sans dire un mot, il s’est aspergé du bidon d’essence de térébenthine qu’il venait d’acheter au kiosque du coin, puis a craqué une allumette. Les badauds, interdits, ont mis un peu de temps à intervenir. Une femme a prêté son caftan pour l’envelopper, mais déjà les jambes, les mains et le visage du jeune homme étaient calcinés.

Giflé par une femme

Kamel Kouka était là : «Il ne pouvait plus parler, il a pointé son index vers le ciel tandis que les gens récitaient la fatiha [la profession de foi musulmane, ndlr]. Bouazizi, c’était un fameux. Il avait toujours le mot pour rire. Toujours de bonne humeur. Pourtant, sa vie, c’était boulot-dodo. Parfois, il jouait aux cartes au café. Rarement, un verre de vin, c’est tout. Ici, les gens ne disent rien, ils emmagasinent, et puis ils éclatent un jour. Notre religion interdit de se tuer. Pour faire ce qu’il a fait, il fallait être bien désespéré.»
Vendredi 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi, 26 ans, a déclenché sans le savoir ce qui allait devenir la «révolution de jasmin».
La famille Bouazizi vit dans le quartier el-Nour, un lotissement miséreux aux allées non goudronnées. Sa maison est la plus pauvre de la ruelle. Une étroite porte en métal donne sur la cour cimentée, traversée par les cordes à linge. On débouche sur un corridor aux murs blanc et bleu clair. Une sourate du Coran pour toute décoration. Trois canaris dans des cages égaient ce dénuement. Au bout du couloir, un frigo sur un tréteau en bois et une bouteille de gaz. A gauche, le salon, qui fait office de chambre des filles la nuit : quelques matelas en mousse et une télévision. A droite, deux chambres, celle des garçons puis celle des parents. L’ameublement se résume à des lits et des matelas, rien d’autre. La mère est une robuste paysanne aux yeux bleus étincelants, en robe traditionnelle et fichu noir. Son premier mari, le père de Mohamed, est mort. Elle a épousé son beau-frère, Ammar, alité depuis les événements. En tout, elle a eu sept enfants, quatre garçons et trois filles. Mohamed était le deuxième. «C’était un garçon serviable, toujours gai et de bonne humeur. On le surnommait Basbous. Après le bac, il avait renoncé à faire des études pour faire vivre sa famille en vendant des fruits et légumes. Il gagnait 10, 20 dinars [5 à 10 euros] par jour, jamais plus. Le jour de sa mort, il a été arrêté par les agents municipaux, qui ont saisi sa marchandise et sa balance : quatre hommes et deux femmes, il a protesté, une agente l’a giflé et insulté. Il est allé se plaindre à la mairie, personne n’a voulu le recevoir. Puis il a essayé chez le gouverneur. Trois fois. On l’a renvoyé. Ce n’était pas la première fois qu’on saisissait sa marchandise, mais se faire gifler par une femme, en pleine rue, ça l’a brûlé à l’intérieur. Chez nous, les Hamama [sa tribu], ce n’est pas acceptable.» Bouazizi, juste un macho qui n’a pas supporté d’être giflé par une femme ?
Ce serait caricatural. La sœur de Mohamed, Samia, 19 ans, voilée de noir, détaille les humiliations quotidiennes et la situation familiale : «Ma mère gagne 4 dinars par jour en travaillant dans les champs, mon père fait des chantiers quand il en trouve. Mohamed était le pilier de la famille. Mais il n’en pouvait plus d’être racketté par les policiers municipaux.» Elle a les larmes aux yeux en racontant l’agonie de son frère, qui est mort au bout de dix-neuf jours, le 5 janvier à l’hôpital de Ben Arous de Tunis. Le 28 décembre, le président Ben Ali lui avait rendu visite : terrible image du dictateur devant le lit d’un corps supplicié, recouvert de bandelettes des pieds à la tête, tel une momie. «Je ne lui pardonnerai jamais», enrage Samia.
Dès que la famille de Mohamed Bouazizi a appris la nouvelle, elle s’est précipitée devant le siège du gouverneur pour demander des comptes : une cinquantaine de personnes rejointes par les marchands ambulants et des badauds. En vain. Le soir, la foule se disperse. Samedi 18, jour de marché, un nouveau rassemblement se forme. Il est rejoint par des syndicalistes et opposants locaux. «Bouazizi a été l’étincelle, raconte Abdallah Amri, voisin de la famille et secrétaire général adjoint de la branche locale de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT). La situation est ici très mauvaise. Le chômage dépasse les 20%, surtout chez les jeunes qui ont étudié. Il n’y a pas d’emplois, l’agriculture va mal. Le seul secteur qui embauche, c’est l’administration. Mais pour y entrer, il faut un piston au RCD [Rassemblement constitutionnel démocratique, le parti de Ben Ali].» «Tout le monde s’est identifié à Bouazizi, complète Moncef Salhi, syndicaliste enseignant et membre du Forum démocratique pour le travail et les libertés de l’opposant Moustafa ben Jaafar. Ce n’était pas une grève, mais bien plus une explosion de colère.»

Mouvement spontané

Ce samedi-là, la police charge en début d’après-midi. Elle use massivement de gaz lacrymogènes, poursuivant les manifestants dans les quartiers populaires jusqu’au milieu de la nuit. «C’était une guérilla urbaine, résume Moncef Salhi. Les jeunes jetaient des cailloux et brûlaient des pneus. La police tirait des lacrymogènes jusque dans les maisons.» Le scénario se répète dimanche, lundi, mardi. Chez les syndicalistes et opposants, le bouche-à-oreille fonctionne rapidement. Tout le monde a en tête la révolte du bassin minier de Gafsa, début 2008. Les habitants de Redeyef s’étaient soulevés contre l’embauche de proches du pouvoir dans les mines de phosphate, mais la mobilisation, qui a duré plusieurs mois, ne s’était jamais étendue à d’autres régions.
Cette fois-ci, un comité de coordination se forme rapidement : «Ce mouvement était spontané, assure Attia Atmouni, lui aussi enseignant, syndicaliste et militant d’opposition (au sein du Parti démocratique progressiste de Néjib Chebbi). Mais nous avons décidé de l’accompagner très tôt.» «Les grèves se sont multipliées ces dernières années, renchérit Moncef Salhi. A chaque fois, il y avait plus de policiers que de grévistes. C’était devenu insupportable, mais la peur, elle, commençait à disparaître.» Atmouni active ses contacts dans toute la région, à Regueb, Menzel Bouzaiane, jusqu’à Sfax et Bizerte, «pour alléger la pression».
Au milieu de la semaine suivante, les villes alentours se soulèvent. La ligne de chemin de fer est attaquée, la Garde nationale tire et fait deux morts à Menzel Bouzaiane. Ce qui ne s’était pas produit à Gafsa en 2008 est en train de se passer, notamment grâce à Facebook. Les jeunes filment les affrontements avec leurs téléphones portables et les mettent en ligne sur le réseau social. Rapidement, la chaîne Al-Jezira relaie les images qui circulent sur le Net…
Ce sont eux qui ont fait la révolution, ces «chebabs» gominés en pantalon de survêtement et «espadrilles» - en fait des baskets- qui tournent en mobylette du matin au soir, ou descendent et remontent l’avenue Bourguiba, les mains enfoncées dans les poches de leur blouson similicuir. Ils ont le bac, mais aucun espoir.

Dans les rues, un drôle d’air de liberté

Les chebabs sont les rois de la rue. Il flotte aujourd’hui une drôle de liberté, dont personne ne sait quoi faire. «La ville est seule, sans police, sans gouverneur ni maire», rigole un syndicaliste. Et ça se passe très bien. Malgré trois semaines de manifestations, il n’y a eu aucun mort, très peu de casse et pas de vengeance. Même les réverbères devant le gouvernorat sont intacts.
Le maire, Osmane al-Tifi, erre comme un fantôme dans son bureau, où la photo de Ben Ali, décrochée, a laissé place à une tache claire sur les murs. Il sursaute quand on frappe à sa porte, bredouille quelques mots : non, il n’est au courant de rien, ni pour Bouazizi, ni au sujet de l’agente municipale qui l’a giflé. Cette dernière, une célibataire d’une quarantaine d’années, Faïda Hamdi, est en prison à Gafsa. Disculpée par le procureur dans les premiers jours, elle a été arrêtée quand les manifestations se sont étendues : «J’ai rien fait, lui a-t-elle dit. - Tu rigoles, tu as mis le feu à la Tunisie», lui aurait-il répondu. Ses collègues jurent qu’elle n’a jamais frappé Bouazizi. «Elle a appliqué la loi, c’est tout, assure l’un d’eux, préférant rester anonyme. Il est interdit de vendre à la sauvette. Nous ne prenons pas de pots-de-vin, nous sommes honnêtes. La marchandise saisie a été donnée à une association de handicapés. Voici le récépissé.» Il tend un formulaire : deux cagettes de poires, trois de pommes, sept kilos de bananes.
Peu importe, le vent de l’histoire a tout emporté.