"La première chose qu’il faut faire, c’est prendre soin de votre cerveau. La deuxième est de vous extraire de tout système d’endoctrinement. Il vient alors un moment ou ça devient un réflexe de lire la première page de votre journal en y recensant les mensonges et les distorsions, un réflexe de replacer tout cela dans un cadre rationnel. Pour y arriver, vous devez encore reconnaitre que l’Etat, les corporations, les medias et ainsi de suite, vous considèrent comme un ennemi; vous devez donc apprendre à vous défendre. Si nous avions un vrai système d’éducation, on y donnerait des cours d’autodéfense intellectuelle." Noam Chomsky.

" Le monde est dangereux à vivre ! Non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire ". Albert Einstein.

lundi 24 janvier 2011

Ce qu'il faut faire maintenant. Par Mourad Zerai, Universitaire.

Position de la Fédération Générale de l'Enseignement Supérieure et de la Recherche Scientifique - FGESRS.

Contrairement à plusieurs informations contradictoires et après avoir vérifié auprès de syndicalistes dont certains sont membres du bureau de  la Fédération Générale de l'Enseignement Supérieure et de la Recherche Scientifique (FGESRS),
nous confirmons qu'il n'y a aucun appel de la FGESRS à la grève dans l'enseignement supérieur.
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Déclaration du secrétaire général de la FGESRS
Pour ne pas détourner la révolte populaire

Le 14 Janvier 2011, le peuple Tunisien a réalisé une victoire sans précédent quand il a réussi après un mois de contestation et de manifestation pacifique à réclamer le droit au travail à la dignité et une vie politique évoluée .

Le peuple a réussi à renverser un régime autoritaire et corrompu. Pour atteindre cette victoire le peuple Tunisien a consenti d'immenses sacrifices . Il continue à militer avec la même volonté et détermination dans le but d’éradiquer la corruption et pour la réalisation de ses objectifs principaux : une vie digne et qui rompt avec toutes les formes de privation et de favoritisme et l’instauration d’une démocratie durable pouvant prémunir l’avenir de toute sortes de tyrannies et de corruption.

Par ailleurs, ce qui reste a accomplir n’a pas moins d’importance de ce qui est déjà réalisé d’autant plus que beaucoup de parties ne souhaitent pas que cette « INTIFADHA » ne se transforme en une révolution complète .

« L’université générale » une fois et à nouveau dans l’humilité devant les les âmes des martyrs de l’INTIFADHA  et glorifie ses blessées et console leurs familles et tous notre peuple Tunisien, fait appel aux différentes composantes de la société y compris les universitaires de continuer leurs mobilisation et vigilance pour préserver ce qui a été réalisé par des moyens pacifiques les autres étapes et ce par :

1- Compléter la composition des comités déclarées (la reforme politique , les enquêtes sur les violations de la sécurité, l’établissement des faits sur les différentes formes de corruption) en se basant sur une participation de tous les partis afin d'assurer l’efficacité et la crédibilité des membres des comités afin qu’elles puissent accomplir ces taches le plutôt possible .

2- La Fondation d’un gouvernement de coalition de "Sauvetage" pour administrer les affaires , assurer la sécurité et prendre des décisions urgentes  (Amnistie législative, la reconnaissance des différents parties et comités, la récupération de l'argent détourné, le suivi des corrupteurs) et préparer en même temps des élections justes et transparentes après la révision de la constitution et les règles électorales. Ce gouvernement doit d’une part inclure les différents sensibilités politiques, toutes les composantes de la société et les associations efficaces et exclure d’autre part tous les éléments ayant contribué à l'ancien régime en portant son idéologie et son style .

A cet égard nous condamnons la façon dans laquelle les valises diplomatiques et les taches ministérielles a été distribué par le gouvernement actuel sans l’accomplissement de consultation avec les parties concernés . Nous déplorons également la manière avec laquelle le ministère de l’intérieur s'est adressé aux citoyens, ainsi que son refus de les informer sur la vérité de ce qu’est réellement passé, et ce qui se passe encore au niveau de la sécurité.

La Fédération générale de l'enseignement supérieur et de la recherche fait appel aux universitaires afin de continuer ses activités régulièrement et demander à mettre fin à la présence de la police dans nos universités pour que cette dernière puisse jouer son rôle pour l’amélioration de la connaissance des étudiants et être l'espace pour la citoyenneté responsable .

La FGESR invite tous les universitaires pour qu’il soit présents quotidiennement dans leurs institutions pour suivre la situation et le rôle des fédérations régionales s'amarrant aux masses populaires et continuer à pousser Al INTIFADHA et la soutenir intellectuellement et sur le terrain .

Sami Alaouadi

Secrétaire général de la FGESRS.


Tunis , le 20 Janvier 2011

dimanche 23 janvier 2011

Une légalité entachée vaut bien mieux que l’illégalité. Mohamed Haouari, Professeur à l'INSAT.


Le rêve est-il en train de tourner au cauchemar ? Depuis l’annonce de la composition du gouvernement de transition plusieurs voix se sont élevées pour contester sa légalité. Depuis, des dizaines d’experts en droit constitutionnel (réels et surtout autoproclamés) se sont succédés sur les plateaux de télévision pour nous expliquer les subtilités de notre constitution et la complexité de la situation héritée par la fuite de l’ex-président. A mon avis, ces débats manquent singulièrement de pertinence car la question de la légalité du gouvernement de transition ne relève pas des sciences juridiques mais est éminemment politique. En effet, nous sommes à présent confrontés à un choix simple : devons-nous nous contenter d’un gouvernement de transition qui soit à la limite de la légalité et assurer le démarrage effectif de la phase cruciale de reconstruction, ou bien écouter la voix de la rue qui appelle à la chute pure et simple du gouvernement. La situation est grave car les partisans de ce point de vue ont déjà commencé à pratiquer un nouveau type de gouvernance : la « Dégage-cratie ». Plusieurs responsables ont déjà été chassés de leurs bureaux. Slim Amamou, symbole de la jeunesse cyber-dissidente et nouvellement promu Secrétaire d’Etat n’a pas échappé à cette dangereuse chasse aux sorcières. C’est totalement illégal et parfaitement indigne d’une révolution qui se veut porteuse d’un idéal de justice et de légalité.

Le gouvernement de transition a d’ores et déjà pris des décisions que les démocrates attendaient depuis longtemps : libération des détenus politiques, libéralisation des médias et de l’internet, légalisation des partis politiques, séparation du parti et de l’état, démission des ministres du RCD, réappropriation par l’Etat des biens du RCD, indemnisation des martyrs de la révolution, reconnaissance du droit de manifester, promesse ferme de limiter la durée de vie de ce gouvernement à quelques mois seulement et ceci afin de préparer la transition démocratique et d’assurer la bonne marche de l’économie. Ces décisions ne constituent-elles pas une reconnaissance formelle de la révolution qui vient de se produire ? Ne s’inscrivent-elles pas en réponse aux attentes et sacrifices d’un peuple longtemps opprimé ? Pourtant, les jusqu’au-boutistes continuent à appeler à l’écrasement du gouvernement de transition sous prétexte qu’on ne peut faire confiance à des ministres ayant travaillé avec Ben Ali. Face au gravissime risque de déstabilisation du pays, je trouve que l’argument avancé est bien léger.

L’heure est grave. Les motivations réelles des opposants au gouvernement de transition ne sont pas claires. Quelles seraient les décisions qu’ils auraient prises à la place du gouvernement de transition ? Comment comptent-ils faire redémarrer le plus tôt possible la machine économique et éviter que le chômage déjà élevé n’augmente encore plus ? Pourquoi tant d’insistance à faire chuter un gouvernement qui est déjà à durée de vie limitée ? Pourquoi l’UGTT qui est supposée défendre les intérêts des travailleurs pousse-t-elle le pays vers l’inconnu en brandissant la menace d’une intensification des manifestations et d’une grève générale ? Faut-il rappeler que pendant les 23 années de règne du dictateur, l’UGTT n’a jamais appelé à une grève générale. Ou était l’UGTT quand le dictateur opprimait son peuple, embastillait et bannissait les opposants? Tout récemment, l’UGTT s’est distinguée par son soutien à un nouveau mandat (anticonstitutionnel) pour Ben Ali.

Le 20 Janvier, au cours d’un débat sur la chaine Al Jazira un participant s’est particulièrement distingué par son attitude extrémiste. Au cours de toute l’émission, il ne cessait de renchérir sur tous les participants au débat. Il proposait de tout liquider et tout de suite (gouvernement, RCD, parlement, …). En fait, peu de téléspectateurs savaient que cet « ulta-révolutionnaire » n’était autre qu’un ancien ( ?) membre de la sinistre brigade de sureté de l’état. Cette brigade qui s’est illustrée par sa guerre sans merci aux opposants de Ben Ali. Ses compétences en matière d’arrestations arbitraires, tortures et châtiments inhumains sont largement connus. Un jour plus tard, sur le plateau de la chaîne Hannibal, un monsieur d’un certain âge nous expliquait avec beaucoup de science pourquoi le gouvernement de transition actuel est illégal et doit immédiatement disparaître. En réalité, ce pseudo-expert n’était autre que le juge Chaouachi qui s’est trempé jusqu’à la moelle avec le dictateur en condamnant injustement des sympathisants d’Ennahdha à de lourdes peines. En plus, nous pouvons apercevoir chaque soir sur nos écrans des foules excitées appelant à la chute immédiate du gouvernement de transition. Force est de constater que parmi les citoyens ordinaires présents, plusieurs parmi les manifestants ressemblent étrangement à la flicaille de Ben Ali.… ? A qui profite le chaos… ?

Face à cette situation gravissime, nous devons impérativement éviter que notre pays ne sombre dans le chaos. C’est le devoir des élites d’assumer leurs responsabilités en invoquant le langage de la Raison et en plaçant l’intérêt de la patrie au dessus des slogans populistes et des luttes partisanes. Le vrai combat ne doit pas être mené contre un gouvernement à durée de vie limitée mais plutôt au sein des trois commissions qui viennent d’être créées. Tout particulièrement, l’avenir de notre démocratie se jouera au sein de la commission relative à la réforme de la vie politique. Ne nous trompons pas d’objectif.

Il est temps que la Tunisie se lève comme un seul homme et dise haut et fort « Dégage » à l’anarchie, à l’illégalité, et à la démagogie.

En Algérie, le processus démocratique engagé au début des années 90 s’est transformé en un cataclysme qui a causé la mort de centaines de milliers de citoyens et a plongé le pays dans l’anarchie. En 2003, la chute du régime irakien a transformé le pays en un immense champ de ruine et s’est soldée par la mort de millions de citoyens.

Notre révolution vient à peine d’éclater. Elle doit être en totale rupture avec le passé, intelligente et pacifique. Le monde entier nous regarde.

Soyons vigilants, l’Histoire ne pardonnera.

Mohamed Haouari
L’Aouina, le 23 Janvier 2011

Appel à L’UGTT, par Mongi Amami, Skander Hachicha et Anouar Ben Kaddour.

Prenons l’initiative d’appeler à l’organisation d’une conférence nationale avec la participation de l’ensemble des partis politiques sans exception, des différentes composantes indépendantes de la société civile, des organisations professionnelles, des associations des tunisiens à l’étrangers, des associations scientifiques et des personnalités à l’échelle national et au niveau régional pour
  • Proposer la formation d’un gouvernement d’union nationale de transition pour sauver la situation
  • Préciser les prérogatives de ce gouvernement d’union nationale de transition
  • Proposer un programme de travail de ce gouvernement
  • Proposer la composition des trois commissions
  • Proposer l’engagement des membres de ce gouvernement d’union nationale de transition à ne pas se présenter aux prochaines élections présidentielles et législatives.

(Paru dans le journal echchourouk du 22/01/2011)

Ce qu'il faut faire maintenant. Par Mourad Zerai, Universitaire.

Mourad Zerai a signé un article dans le dernier numéro d'Attariq Aljadid (22-28 janvier) intitulé Ce qu'il faut faire maintenant.

"La première chose qu’il faut faire, c’est prendre soin de votre cerveau. La deuxième est de vous extraire de tout système d’endoctrinement. Il vient alors un moment ou ça devient un réflexe de lire la première page de votre journal en y recensant les mensonges et les distorsions, un réflexe de replacer tout cela dans un cadre rationnel. Pour y arriver, vous devez encore reconnaitre que l’Etat, les corporations, les medias et ainsi de suite, vous considèrent comme un ennemi; vous devez donc apprendre à vous défendre. Si nous avions un vrai système d’éducation, on y donnerait des cours d’autodéfense intellectuelle." Noam Chomsky.
Il s’agit donc de l’autodéfense intellectuelle. C’est la seule arme citoyenne, qui pourrait protéger la Révolution Tunisienne des dérives, de l’étouffement, de la déformation et de la récupération. Ce qu’il faut faire maintenant institutionnellement, politiquement, organisationnellement est en train de se faire. Il y a des spécialistes et des techniciens compétents qui s’y attèlent. Avec beaucoup de compromis je le consens, mais pouvons nous faire autrement ? On doit leur donner du temps. On doit les garder à l’œil aussi. Vigilance est le mot d’ordre.

La question qui se pose donc est de savoir comment et dans quelle mesure, nous citoyens, pouvons-nous exercer notre contrôle sur la vie politique ? Par des sanctions électorales : trop peu. Par des référendum à l’emporte-pièce : trop couteux et trop lent. En faisant confiance à nos élites politiques : trop risqué. Y’a-t-il alors une piste possible ? Oui. L’une des pistes est l’exercice quotidien de l’autodéfense intellectuelle ! Il faut que nous puissions décortiquer les déclarations, les chiffres, les propositions, et toute information issue du pouvoir. Il faut développer et entretenir un reflexe de pensée critique et d’action correctrice qui décèle les structures d'autorité et de domination, qui les appelle à se justifier, et dès qu'elles s'en montrent incapables, à travailler à les dépasser.

Comment arriver à réaliser cet exercice quotidien du contrôle et de questionnement du pouvoir ? Tout d’abord par l’éducation. « Si nous avions un vrai système d’éducation, on y donnerait des cours d’autodéfense intellectuelle » dit Chomsky. On doit avoir un vrai système d’éducation. Il faut (re)placer l’éducation, surtout l’éducation de qualité, comme priorité nationale absolue. Bien avant la résorption du chômage. Toutes les solutions en découleront. Et dans ce système d’éducation, on doit prévoir des cours « d’autodéfense intellectuelle ». Le système d’éducation qu’on aimerait avoir, ne doit pas perpétuer le formatage des esprits entrepris depuis au moins 23 ans. L’éducation doit être aussi capable de fournir aux citoyens les outils indispensables de la pensée critique. Pour protéger notre Révolution on doit être capable de critiquer les chiffres, les relativiser les comparer et les placer dans leur contexte. On doit être capable de détecter les argumentations fallacieuses et les sophismes. On doit faire attention aux tentatives des politiciens de vider les mots de leurs sens, ou de leur attribuer d’autres sens à leur guise. Il faut aussi se méfier des intellectuels : la Révolution Tunisienne est une révolution populaire, et on sait depuis George Orwell que « Les intellectuels sont portés au totalitarisme bien plus que les gens ordinaires». Toutes les déclarations sensées qui ont été prononcées ces dernières quatre semaines furent formulées par de simples citoyens qui n’ont aucune prétention « intellectualiste ».

Notre peuple a surpris le monde entier. Il est mature et plus pragmatique que son élite politique et intellectuelle. C’est pour cela qu’il doit protéger sa révolution de la prédation et des politiques et des intellectuels. Et à ce propos la lecture de Chomsky s’avère encore nécessaire : « Les intellectuels ont un problème: ils doivent justifier leur existence. En fait, on ne comprend pas grand-chose; il y a peu de choses concernant le monde qui sont comprises. La plupart des choses qui sont comprises, à part peut-être certains secteurs de la physique, peuvent être exprimées à l'aide de mots très simples et en des phrases très courtes. […] Les intellectuels se parlent entre eux, et le reste du monde est supposé les admirer, les traiter avec respect et ainsi de suite. Mais traduisez en langage simple ce qu'ils disent et vous trouverez bien souvent ou bien rien du tout, ou bien des truismes, ou bien des absurdités». Il faut aussi être vigilant par rapport à la propagande et se méfier des médias en général. Il faut que les médias assument leur mission citoyenne. Ce qu’on leur demande, c’est à la fois de contribuer à la circulation d’informations nécessaires à l’exercice de la citoyenneté et de permettre l’expression d’un large éventail de points de vue qui pourront alimenter et enrichir la libre discussion. Et c’est pourquoi on ne peut envisager la presse autrement que libre.

C’est à partir de ces deux socles - éducation de qualité et presse libre - qu’on pourrait protéger et perpétuer la Révolution Tunisienne. C’est sur ces deux socles qu’on pourrait nous rapprocher de l’idéal non seulement de démocratie, mais surtout de démocratie participative, dans la quelle le peuple aura toujours le contrôle de tous les jours et non seulement le dernier mot. Walter Lippman ne croyait pas en l’existence d’une vraie opinion publique consciente et agissante. Mais c’était dans le contexte de la première moitié du vingtième siècle, et il avait peut-être raison. Aujourd’hui il y a les technologies qui, de l’avis de tous, étaient le carburant essentiel de la Révolution Tunisienne. Donc une Opinion Publique alerte et agissante est aujourd’hui plus que possible: elle est réelle en Tunisie. Perpétuons là. ./. 

Le débat entre militants politiques tunisiens se poursuit en France

LEMONDE pour Le Monde.fr | 21.01.11 | 19h06  •  Mis à jour le 21.01.11 | 21h04

Manifestation devant le consulat de Tunisie à Marseille, le 20 janvier.
Manifestation devant le consulat de Tunisie à 
Marseille, le 20 janvier.
AFP/ANNE-CHRISTINE POUJOULAT

A Paris, le local de l'association des Tunisiens de France (ATF) est un des lieux où s'organisent des discussions autour de la reconstruction de la vie politique en Tunisie. "Désormais, entre trente et cinquante personnes se réunissent ici tous les soirs", constate Mohamed Smida, qui s'occupe de la permanence juridique à l'ATF.

Lisez l'intégralité de l'article sur lemonde.fr (ici)

samedi 22 janvier 2011

Texte de Walid Bel Hadj Amor, chef d'entreprise.


Aujourd’hui tout le monde s’exprime et c’est tant mieux, certains parlent de chaos, je ne le pense pas, c’est une période de bouillonnement où tous ceux qui n’ont pas eu droit à la parole doivent la prendre pour enfin expurger des décennies de frustration.
Dans ce concert des voix, le spectre de pensée est large et globalement la Tunisie est aujourd’hui partagée en deux, entre ceux qui veulent que les choses redeviennent normales très vite voire immédiatement, et ceux plus méfiants qui voudraient d’abord s’assurer que la bête est morte, et qu’elle ne va pas renaître de ses cendres. Je crois pour ma part que ces deux positions ne sont pas antinomiques et qu’elles doivent et peuvent être rapprochées.
Rapprochées, parce que ces deux groupes ne sont séparés en réalité par leur vécu de l’oppression, et non par leurs aspirations, car enfin tous les tunisiens n’ont pas été égaux devant le régime, le système Ben Ali, il y a ceux qui ont subi de manière directe l’humiliation et il y a ceux qui l’ont vécue de loin sans être confrontés directement au clan ni au RCD et leurs dépassements. Il faut que ces groupes se parlent et se comprennent et surtout que le second prenne conscience de ce que le premier a souffert et subi au cours de toutes ces années. Le plus extraordinaire c’est qu’il n’y a aucune différence sociale entre ces deux groupes, toutes les franges de la population sont représentées dans les deux groupes, le système ne faisait pas de différence et broyait tout ce qui se trouvait sur son chemin. Il y a donc ceux qui ont suivi les aventures par ouï-dire, et ceux qui ont subi la corruption, la spoliation et l’humiliation au quotidien, et ces derniers doivent avoir le respect de tous, et bénéficier de la solidarité tous comme on vient en aide à ceux qui subissent des catastrophes, car cela a été dans la vie de nos frères des catastrophes multiples, quotidiennes.
Ces deux positions ne sont pas antinomiques, parce que rien n’empêche de se remettre au travail tout en restant vigilant de ne pas se faire voler cette révolution et que le choix du peuple soit concrétisé. Je fais partie de ceux qui vivent avec optimisme la situation, il faut quand même se rendre compte que cela fait moins d’une semaine que le dictateur est parti, c’est court, très court. Les mots fusent, et certains parlent de chasse aux sorcières, d’éradication, de nettoyage, moi je préfère mettre en avant une nécessité de restructuration et de modernisation du paysage, car on ne peut effectivement imaginer un changement sans un changement d’hommes.
Pour autant j’aimerais revenir sur la genèse de cette révolution qui si elle a eu comme détonateur la mort du jeune Mohamed Bouazizi devant lequel tous les tunisiens doivent s’incliner, il faut aussi se rendre compte que c’est bien l’économie, le soit disant bon point de la politique de Ben Ali qui a causé sa perte.
Ben Ali, outre de se poser comme rempart à l’islamisme, a basé toute sa politique sur la construction d’une classe moyenne importante, qui cherchant à protéger ses acquis éviterait soigneusement la confrontation, c’était bien pensé, sauf qu’ il n’a pas pris la mesure des effets de la corruption qu’il a érigée avec son clan, car en s’attaquant au secteur économique de la sorte, il a fait peur aux investisseurs de l’intérieur, et la création d’emploi a commencé à reculer, alors que pendant ce temps les diplômés dont le rêve était d’accéder à cette fameuse classe moyenne venaient grossir le rang des chômeurs. A ces deux ingrédients de base, vous rajoutez une bonne pincée de crise économique mondiale, et le cocktail devient explosif.
A cette situation économique, il faudra quand même se souvenir de la pression politique qui a commencé à monter depuis que le schéma de Leila ou Sakhr Materi au pouvoir a été connu, et là il faut saluer le travail de certains groupes d’opposants farouches aux politiques liberticides, que sont les corporations des avocats, magistrats et hommes et femmes de culture. Ben Ali avait oublié que si la Tunisie n’était pas ce qu’on pouvait appeler un pays de droit, il y avait quand même un vrai sens du droit et de la justice. On a bien senti tous depuis deux ans que les tunisiens commençaient à braver la censure et que leur langage avait changé. Ben Ali et son clan forts de leurs certitudes, d’avoir asservi ce peuple, n’avaient rien vu venir, et le fait que certains et non des moindres aient été arrêtés en est une preuve évidente.
Aujourd’hui, nous avons un gouvernement intérimaire en place, et sa composition fait débat, faut –il des anciens membres du RCD dans ce gouvernement ? Quelque soit leur compétence et leur degré de compromission ? Je n’ai pas de certitudes, mais je voudrais dire d’abord que personne n’est dupe, nous savons tous que Mohamed Ghannouchi, ministre de Ben Ali depuis 87 et Premier ministre depuis 90, a été le premier relais de cette politique, et même si sa probité n’est pas en cause, il restera marqué par cet historique, c’est pour cela qu’il aurait fallu qu’il donne des gages immédiats à ce mouvement en donnant suite à des revendications légitimes vis-à-vis du RCD en particulier. En même temps il faut que les gens comprennent que le choix de maintenir le tandem Foued Mbazâa-Mohamed Ghannouchi est un choix constitutionnel et non politique, et que l’un et l’autre doivent s’engager à ne pas prendre part aux élections à venir, cela est du domaine ô combien important du symbole et j’y reviendrais plus loin. La constitutionnalité est un élément important, qu’il faut souligner et qui donnera à l’intérieur comme à l’extérieur les conditions d’une bonne visibilité, qui facilitera le redémarrage.
Pour ceux qui se focalisent sur la composition du gouvernement, je voudrais dire ici qu’il ne s’agit là que d’un appareil de transition qui est là pour gérer les affaires courantes, redonner confiance à l’extérieur et mettre en œuvre les conditions d’un retour rapide à la normale. Le travail le plus important pour la suite, va se dérouler au sein des commissions, il ne faut donc faire du gouvernement ni une cible ni une priorité. Le processus qui est lancé est irréversible, et c’est ce qui me fait penser qu’il faut nous focaliser sur la composition des commissions d’abord et leur travail ensuite.
Pour finir, il faut dire un mot de la communication du gouvernement, qui est, beaucoup l’ont constaté comme moi, désastreuse, et c’est là que vient le moment d’évoquer l’importance du symbole dans les révolutions, et le gouvernement a raté plusieurs occasions de mieux communiquer et d’offrir des symboles aux revendications du peuple. C’est ainsi qu’il aurait fallu s’attaquer plus tôt au RCD, proposer un cabinet ministériel de transition plus resserré, (pourquoi autant de secrétaires d’état), avec plus de femmes. Qu’il aurait fallu s’attaquer au clan plus rapidement que ne l’on fait la France, ou quelques associations et ONG en Europe, et surtout mettre en place une cellule de communication avec un porte parole officiel qui donne des informations et répond aux questions des journalistes tunisiens et étrangers dans des conférences de presse toutes le heures, pour disposer d’un canal officiel, et éviter les rumeurs. Comment se fait-il qu’à ce jour on ne sache pas qui a été effectivement arrêté ou pas, qu’on ne sache pas si l’avion de la république est revenu sur le sol tunisien ou pas. Mais que voulez vous, à rester muet pendant si longtemps la mâchoire s’est ankylosée, et on ne change pas une méthode de gouvernement en quelques jours.
Il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui la situation va se stabiliser petit à petit, déjà dès Mercredi 19 Janvier on a commencé à retrouver les joies des embouteillages preuve que les tunisiens ont de la ressource, il ne reste plus qu’à rouvrir écoles et universités pour que la machine se remette en marche.
Je suis certain que nous saurons construire un avenir plus clair pour nos enfants, et que la construction d’une nouvelle république, plus ouverte, humaine et démocratique aura des conséquences insoupçonnables en matière économique. La banque Mondiale affirmait déjà en 2004 que le népotisme et la corruption coûtaient à la Tunisie 2 à 3 points de croissance, ceux dont justement nous avions besoin pour créer des emplois pour nos enfants. La chemin est long et l’ambition doit être forte. Et comme il est cynique de voir l’aspiration à la démocratie des tunisiens être sanctionnée par les agences de notation, elles qui n’ont pas vu venir les faillites d’Enron et de Lehman Brothers, si leur capacité de jugement s’avère aussi pertinente pour la Tunisie, alors je vous prédis que nous serons bientôt la Corée du Sud de L’Afrique et du Monde arabe.

Le sens de la transition en Tunisie. Par Ali Mezghani.

Ali Mezghani est Professeur de droit à l’université Paris 1.

La situation que vit la Tunisie depuis un mois n’a pu surprendre qu’un pouvoir anachronique en rupture avec son peuple et sa jeunesse. Se trompant de siècle.
En muselant la presse, en mettant au pas la société civile, le pouvoir a depuis deux décennies tenu le peuple à l’écart de toute participation citoyenne, a sous - estimé son intelligence, a frustré ses aspirations au progrès et à la liberté, a confisqué son droit à l’information et à la parole. Par son népotisme, il a rompu le pacte social d’un pays dans lequel il était entendu que les riches ne pouvaient être trop riches et les pauvres trop pauvres. Par son inconsistance, il a détruit la classe moyenne qui assurait l’équilibre de la société. Faisant fi du droit, il a soumis la justice à ses intérêts et taillé la Constitution à sa mesure. Parce qu’il a dépouillé la société de sa dimension politique, un tel pouvoir ne pouvait comprendre que l’immolation d’un jeune n’était pas un suicide mais un cri de désespoir et un message politique. Il ne pouvait comprendre que ce n’est pas seulement d’emploi qu’il s’agit mais de liberté et de dignité surtout. Il ne pouvait que faire tirer sa police sur le peuple pensant que la peur est salvatrice.
Maintenant que le peuple est débarrassé de la dictature, le plus important est de savoir comment l’œuvre de reconstruction doit être menée. A l’évidence, l’exigence d’ordre public, de sécurité et de paix est la condition sine qua non à toute vie sociale. Dans le cas exemplaire que vit la Tunisie depuis la mi-décembre, aucun parti politique, aucune organisation, aucune personnalité ne peut prétendre avoir suscité, conduit, encadré, ou orienté le mouvement populaire. Nul n’est en droit de se l’approprier. Appartenant à tous, le pouvoir est, en démocratie, interdit d’appropriation. C’est le peuple seul, en particulier une jeunesse ‘connectée’ au monde, qui a été l’acteur autonome de sa propre sa libération.
L’avenir dépend de la manière dont la transition sera conduite. C’est une erreur de croire qu’elle se réalise instantanément. Il faut du temps pour reconstruire. C’est par le passage de la souveraineté du prince à la souveraineté populaire que les citoyens intègrent le champ politique et forment la Nation autonome et souveraine. C’est à cette condition que peut se concevoir et se réaliser l’Etat de droit. C’est dans l’Etat, que l’ancien régime a confisqué jusqu’à le faire disparaître, que se retrouve l’unité d’un peuple et la continuité de la nation.
Ces seules considérations suffisent à expliquer pourquoi il est impératif de rester le plus proche possible de la légalité constitutionnelle. La politique de la table rase est irréaliste et dangereuse. Elle amplifie le vide et confond l’Etat avec ceux qui, plutôt que de le diriger, l’ont accaparé. Dans leur principe l’Etat et la Constitution ne peuvent être tributaires des contingences de l’actualité. La constitution tunisienne élaborée en 1957 doit être apurée des traces, de la perversion de la dictature, mais il est essentiel d’en préserver les acquis. Aucune société ne peut prétendre à l’existence si elle ne se prévaut d’un facteur unificateur. Ce qui unit le corps social c’est une manière d’être qui doit être partagée par ses membres.
Inséparable de la démocratie, l’Etat de droit implique une certaine idée des libertés et un engagement pour leur protection. La souveraineté populaire ne peut s’exprimer que dans la liberté. Celle-ci est d’ordre politique. Liberté d’expression et liberté d’organisation doivent être reconnues à tous. C’est l’affaire du peuple souverain et éclairé que de décider du poids, du rôle et du sort de chaque parti. Dans l’espace public la sanction est de nature politique.
La démocratie n’est pas seulement une modalité de sélection des gouvernants. Elle est un mode de vie en société. Elle ne définit pas uniquement un régime politique mais aussi un état social. Or, la démocratie ne peut s’instituer si la liberté et l’égalité sont seulement reconnues dans l’espace politique. ll faut donc que la société, pour être citoyenne, soit ordonnée autour d’un droit autonome libéré. La démocratie ne peut faire l’économie de certaines valeurs, au premier chef desquelles celles de liberté et d’égalité. La liberté de pensée, de conscience, de conviction n’est rien si les droits civils et politiques ne sont pas égaux s’il n’est pas mis fin à la discrimination entre les sexes et pour cause d’appartenance confessionnelle. En démocratie, il est du devoir de la majorité de préserver et de protéger les libertés individuelles. C’est un droit neutre au regard des convictions religieuses, sécularisé, séparant l’espace privé de l’espace public, qui en est garant. Dans le cas tunisien, la préservation et le renforcement des droits acquis par la femme, dont le rôle dans la résistance et la chute de Ben Ali était capital, seront l’un des signes du succès du mouvement populaire. C’est de modernité politique et sociale que ce dernier s’est revendiqué. Pour ne pas décevoir ses attentes la refonte du système éducatif et la restauration de la crédibilité de la Justice s’imposeront parmi les premières urgences du pays.
S’il faut garder espoir, il ne faut pas perdre de vue les risques de régression.

Manifestation des policiers pour leurs conditions de travail (Fethi Belaid / AFP)


Tunisie : Les surprises continuent

La rétention d'information autour de l'arrestation d'Imed Trabelsi suscite le trouble en Tunisie. Incroyable mais vrai : non seulement le neveu de Leïla Ben Ali, Imed Trabelsi, serait bien vivant, selon le ministre de l'Intérieur Ahmed Friaa, mais les Tunisiens ont également eu la surprise de voir leur propres policiers manifester pour leurs conditions de travail. Du jamais vu !
Revendications policières
 
Toute cette confusion pourrait cependant passer pour un déroulement normal des choses dans une révolution. Mais les Tunisiens ne sont visiblement pas au bout de leurs surprises. Vendredi, sur l’avenue Bourguiba, on pouvait prendre tranquillement un café en regardant passer les manifestations, les unes derrière les autres. La plupart des revendications portaient sur le départ des membres de l’actuel gouvernement d’union nationale ayant appartenu à l’ancien parti au pouvoir. Mais de l’autre côté de la ville, les  forces de l’ordre se sont également rassemblées pour manifester !

Tunisie : 2ème République pas une 1ère bis (Par Ali Abdessalem)

  • Ali Abdessalem.
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  • Le peuple uni ne sera jamais vaincu. Il a mis à bas l’arbitraire. La révolution du Jasmin a été le switcher vers la démocratie. L’absolutisme, c’est fini. Yes we can and we overcome! Il écarte le changement et revendique le renouveau. Le peuple s’est prononcé pour un pacte républicain. Il veut de la transparence. Il appelle à une 2ème République en rupture avec les mœurs politiques de la veille. Il serait regrettable de le priver de sa victoire. Il serait tenté de...